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Howto pratique : l’installation d’une Gentoo encore plus sécurisée

Sat, 18 Aug 2012 23:01:39 +0000 - (source)

Il y a un certain temps, j’avais écrit un billet expliquant étape par étape l’installation d’une Gentoo Linux avec des partitions intégralement chiffrées. Ma récente aventure avec FreeBSD sur une de mes machines, et mon retour sous Gentoo me donne l’occasion de pousser un peu plus loin cet objectif.

En effet, le simple fait de chiffrer un disque ne le rend pas totalement sécurisé par miracle. La faiblesse d’un système de chiffrement, en pratique, repose souvent dans la clé et la façon de la gérer par l’utilisateur. Parce qu’un chiffrement Rijndael bien barbu ne vaut rien si sa clé est la date de naissance de l’utilisateur, naturellement. Sans tomber dans cet extrême, la solution retenue précédemment avait quelques faiblesses :

Il existe donc une solution pas très complexe à cela, mais que je n’avais pas voulu essayer à l’époque (par peur de voir trop gros d’un coup, l’autre raison étant que les explications claires n’étaient pas encore écrites sur le guide utilisé) : stocker le noyau et l’initramfs sur un support amovible, qui serait sur moi en permanence, et qui par ailleurs contiendrait la clé de déchiffrement du disque, chiffrée en GPG. La dernière fois, utiliser GPG ne me semblait pas être une bonne idée, mais le fait de stocker la clé sur un support externe apporte une solution convenable à ce problème : on a maintenant une authentification forte (car basée sur 2 méthodes distinctes) pour déverrouiller la machine : il faut à la fois posséder le support externe et connaître la passphrase pour accéder au disque. Par ailleurs, au lieu d’avoir plusieurs partitions que l’on déverrouillera avec la même clé, on peut utiliser LVM pour créer des partitions logiques, stockées sur une seule partition physique, qui, elle, sera chiffrée en premier lieu.

En plus de cela, j’ai choisi de partir sur le projet Gentoo Hardened, qui est un ensemble de modifications et d’ajouts pensés pour la sécurité, sur la distribution Gentoo. Concrètement, il s’agit de l’ajout de PaX, SElinux, GRsec et autres modules améliorant la sécurité du système en consolidant les accès systèmes, fichiers, etc. Cette « déclinaison » de la Gentoo a la réputation d’être le meilleur choix de sécurité pour du GNU/Linux (les systèmes BSD étant encore un cran au-dessus, pour peu qu’on sache les utiliser comme il faut). Et pour finir, j’ai souhaité garder un système Libre, sans exception. Bien que non référencée dans les distributions GNU-compliant par la Free Software Foundation, deux petites astuces permettent de se prémunir de tout code non-libre dans son beau système. Non seulement parce que je crois qu’utiliser du logiciel libre me permet d’avoir confiance dans mon système, mais également par principe, sachant que j’utilise très peu de logiciels non-libres sur mes autres systèmes. C’est en quelque sorte un défi.

Disque dur chiffré, le retour

Pour rappel, les améliorations du système précédent sont donc :

Au moment de partitionner le disque, nous allons donc créer une seule partition, puisque c’est LVM qui, à l’intérieur, s’occupera de la segmenter en partitions logiques. Dans cet article, on supposera que le disque dur est /dev/sda. Avec fdisk ou votre outil de partitionnement préféré, supprimez donc tout, puis créez une unique partition qui prendra toute la capacité disponible (ce sera /dev/sda1). Cette partition sera un conteneur LUKS, qui, une fois ouvert, contiendra le VG de LVM, dans lequel seront nos 3 partitions : root (/), home (/home) et swap (non monté). Mais pour commencer, on génère la clé. Pour cela, je pioche dans le générateur de pseudo-aléa /dev/random une quantité raisonnable de données, que je découpe proprement pour avoir une chaîne alphanumérique de 255 caractères.

head -c 255 /dev/random | uuencode -m - | head -n -1 | tail -n +2 | tr -d '\n' | gpg --symmetric -a > sda1.gpg #puis on agite sauvagement la souris, ou on tape comme un goret sur son clavier, pour générer de l’entropie

Nous avons notre clé. Notez que nous avons pris soin de supprimer les retours à la ligne pour éviter une mauvaise surprise avec les pipes, bien qu’il ne devrait pas en avoir. Créons maintenant le conteneur LUKS.

gpg --quiet --decrypt sda1.gpg | cryptsetup -d - -v --cipher serpent-cbc-essiv:sha256 --key-size 256 luksFormat /dev/sda1

Notez bien le « -d - », il permet d’éviter le genre d’ennuis cité ci-dessus, et surtout, il sera utilisé par défaut par le script d’initialisation, alors il vaut mieux utiliser la même méthode. Ensuite, pour ouvrir le conteneur :

gpg --quiet --decrypt sda1.gpg | cryptsetup -d - luksOpen /dev/sda1 vg0

Le nom du volume LUKS (ici vg0) importe peu, et je fais confiance à votre imagination fertile pour attribuer un nom qui vous fera briller en société. Notre volume étant ouvert (mais pas formaté, ni monté) dans /dev/mapper/vg0, nous allons pouvoir en faire un VG, justement, et crééer les partitions à l’intérieur.

pvcreate /dev/mapper/vg0
vgcreate vg0 /dev/mapper/vg0 #le premier vg0 est le nom du volume, tandis que /dev/mapper/vg0 est la partition LUKS ouverte. Faut suivre hein
#on peut créer nos LV. Mettons que notre disque fait 100Go
lvcreate -n root -L 49g vg0
lvcreate -n home -L 49g vg0
lvcreate -n swap -L 2g vg0

Vous aurez compris que l’on a assigné 2Go de swap (l’équivalent de notre mémoire physique, au cas où on voudrait suspendre le système), puis que l’on a bêtement redistribué équitablement à /home et /. N’hésitez pas à personnaliser ces valeurs pour correspondre à vos besoins. Nous avons maintenant nos partitions, prêtes à recevoir un filesystem (XFS dans mon cas). Si jamais vous devez reprendre votre installation (à cause d’une tentative infructueuse de boot, par exemple), vous risquez de vous demander comment retrouver vos volumes LVM, après avoir déchiffré /dev/sda :

vgscan && vgchange -ay

Et vos partitions vous attendront sagement dans /dev/vg0/*. Activez le swap avec « mkswap /dev/vg0/swap && swapon /dev/vg0/swap », puis continuez l’installation classique du système. Après la compilation du noyau, il est inutile de l’installer, car nous n’utiliserons de toutes façons pas le /boot. À la place, installez sys-kernel/dracut, qui se chargera de générer un initramfs tout beau pour vous. Mais avant, spécifiez les modules que vous souhaitez compiler (j’indique mon propre choix, utile pour cette installation) :

echo 'DRACUT_MODULES="crypt crypt-gpg lvm"' >> /etc/make.conf
echo 'sys-kernel/dracut device-mapper' >> /etc/portage/package.use
emerge -va dracut

Ensuite, il vous faut un support amovible, tel qu’une bête clé USB. Commençons par effacer son MBR : après l’avoir insérée, et vérifié son nom de device (ici, /dev/sdb), installez syslinux, puis tapez :

emerge -va syslinux
dd if=/dev/zero of=/dev/sdb bs=1024k count=5 conv=notrunc
mke2fs -m0 /dev/sdb1
mkdir tempdir && cd tempdir
cp /usr/portage/distfiles/syslinux-*.tar.bz2 .
tar -xvjf syslinux-*.tar.bz2
cd syslinux-*
cat mbr/mbr.bin > /dev/sdb
mkdir /mnt/usb
mount /dev/sdb1 /mnt/usb
cd /mnt/usb
cp /usr/src/linux/arch/<arch>/boot/bzImage . #remplacez <arch> par votre architecture
cp syslinux-<version>/com32/menu/menu.c32 .
cp chemin/vers/sda1.gpg .

Il ne reste plus qu’à générer l’initramfs avant de rendre le médium bootable. À ce stade, vous êtes toujours en chroot, avec un système dont il y fort à parier dont le noyau diffère de celui que vous venez de compiler. Dracut va donc logiquement couiner, ne trouvant pas les modules du noyau actuel. Il faut donc d’abord générer les dépendances de modules pour le noyau actuel, puis générer l’initramfs en lui indiquant le bon répertoire pour les modules :

depmod `uname -r`

Avant d’utiliser dracut, on va le configurer un peu, histoire de s’assurer qu’il chargera les bons modules (ça serait bête de ne pas pouvoir utiliser gpg, par exemple). Tout ce que j’ai eu à faire a été de modifier cette ligne dans /etc/dracut.conf :

add_dracutmodules+="crypt crypt-gpg lvm dm selinux"

Nous sommes enfin prêts à générer l’image.

dracut -k /lib/modules/`uname -r`
mv initramfs-* initramfs-`uname -r`.img

Il nous reste cependant à configurer le programme de démarrage, extlinux. Créez un fichier extlinux.conf dans /mnt/usb, et adaptez son contenu selon le mien :

DEFAULT menu.c32
TIMEOUT 100
PROMPT 0
LABEL Gentoo
    MENU LABEL Gentoo ^Linux
    MENU DEFAULT
    KERNEL bzImage
    APPEND root=/dev/vg0/root rd.luks.key=/sda1.gpg initrd=initramfs-<version>.img

Vérifiez scrupuleusement les paramètres de boot, dans « APPEND ». Ils sont la principale source de boot foireux. Si vous désirez choisir une keymap précise (par défaut, ce sera en qwerty), ajoutez « vconsole.keymap=<keymap> », en insérant le nom de la keymap, fr-dvorak-bepo pour moi. On finit donc :

extlinux .
cd
umount /mnt/usb
sync

Et on tente le reboot. Naturellement, vérifiez que votre BIOS vous permet de booter sur un support amovible. N’oubliez d’ailleurs pas de brancher ledit support, ça évitera un arrachage de cheveux tout à fait inopportun. Si vous avez bien fait les choses, un joli menu s’affichera, vous proposant de booter votre noyal. Après validation, celui-ci se chargera, exécutera l’initramfs, qui analysera alors le disque, et, trouvant le keyfile que vous lui avez indiqué, vous demandera sa passphrase. Méfiez-vous de la keymap, si vous ne l’avez pas fixée manuellement. Ensuite, le système continue paisiblement son boot. Félicitations, vous venez de faire un pas de plus vers la paranoïa sécuritaire.

Gentoo, GNU/Linux libre ?

Pour finir, deux mots sur l’astuce évoquée, pour bénéficier d’un système 100% libre selon les termes très stricts de la FSF. Si vous êtes habitué de Portage, vous savez qu’il connaît la licence de chaque paquet, et que, si vous tentez d’installer certains programmes pas trop libres, il vous demandera d’accepter explicitement cette nouvelle licence. Et bien Portage permet de définir la politique d’acceptation des licences, et c’est très bien fait, car il possède des « sets » de licences, permettant de les trier facilement. Il suffit de spécifier votre choix dans /etc/make.conf. Par exemple, j’ai opté pour ça :

ACCEPT_LICENCE="-* @FREE"

Ce qui n’accepte que les programmes sous licence libre agréée par la FSF. Comme vous pouvez le voir, c’est simplissime. Il y a encore une chose à faire : le noyau Linux contient, dans ses sources officielles, des morceaux de code binaire non libre, essentiellement des drivers. Il existe un script permettant d’analyser les sources, de débusquer ces blobs et de les supprimer. Ainsi, les sources que vous compilerez seront propres. Naturellement, ça implique de se passer desdits drivers. Encore une fois, Portage nous vient en aide, puisqu’il offre un USE flag disponible sur tous les noyaux (par exemple sys-kernel/hardened-sources pour moi).

echo 'sys-kernel/hardened-sources deblob' >> /etc/portage/package.use
emerge -va hardened-sources

Et voilà le travail. Le script met un peu de temps à faire son boulot, mais ensuite, votre noyau ne contiendra que du logiciel libre ! Et avec les 2 astuces combinées, vous êtes certain de ne pas ajouter de logiciels non-libres sur votre système, hormis exceptions explicitement créées.


Panlithea : Néo-Gælith

Mon, 30 Jul 2012 19:46:59 +0000 - (source)

Voici enfin la suite de ma nouvelle, La Catatélie. Son écriture aura été laborieuse, et très longue. Je suis donc fier d’avoir pu la mener à bien, et j’espère à la fois qu’elle plaira, et qu’elle apportera des réponses aux interrogations levées précédemment. Je vous remercie par avance des différentes remarques, corrections, que je ne tarderai pas à incorporer au récit. J’en profite également pour remercier tous ceux qui m’ont aidé, de près ou de loin, à la rédaction de la précédente nouvelle, ainsi que celle-ci.

Sa licence est celle du blog, c’est à dire CC-by-sa. Et je ferai une version pdf bien jolie rapidement.

Journal d’Iskh — première entrée

Il me semble indispensable d’effectuer ce travail de mémoire. Pour ce que mes semblables et moi avons vécu récemment, et pour ce qui arrivera à l’avenir. J’ignore si d’autres ont eu la même initiative, mais je tiens à ce que que cela puisse être transmis aux futures générations, si jamais elles subsistent.

Mes souvenirs sont encore très confus, et pourtant, plusieurs ors se sont écoulés depuis notre arrivée. Je vais essayer de narrer le plus précisément possible ce que les miens ont enduré. Tout d’abord, il faut savoir que nous sommes un peuple qui défia les Âges. Espèce supérieure de notre monde, nous l’avons dominé sous toutes ses facettes. Nous l’avons colonisé, et continué notre expansion vertigineuse. Jusqu’à ce que tout autour de nous commence à se disloquer. Ces événements nous conduisirent à un exode massif, une fuite immédiate, ordonnée par le Dessus, la caste qui nous dirigeait. Des immenses portails composés d’arcane, surgis d’on ne sait où, apparurent, et nous permirent de sauver notre civilisation. Avec le maigre recul qu’il m’est donné de prendre aujourd’hui, je constate que nul salut ne nous attendait. En réalité, j’ai eu de la chance. Ceux qui, comme moi, arrivèrent de l’autre côté, ont eu de la chance. Car, parmi les centaines de milliers de Panlithes que j’avais pu observer autour de moi avant de franchir l’immense édifice, seules quelques centaines ont atteint la sortie. Et dans quel état…

Vous qui lirez ces mots, je vous implore de me croire, malgré l’effroi de la chose. Ce que je raconte, je l’ai vécu et vu, et cela restera ancré au plus profond de mon âme. Je n’ai aucun souvenir de mon propre passage : j’ai, semble-t-il, perdu connaissance en franchissant le voile du portail. Mais j’ai pu voir émerger de nouveaux arrivants. Je me tenais à distance respectable du point d’arrivée, et, régulièrement — j’entends par là tous les deux ou trois arcs —, une forme sombre naissait à la surface du voile semi-opaque, grossissait rapidement, avant d’éclater dans un éclair de lumière vive. Alors, on retrouvait au sol ce qu’autrefois on aurait appelé un Panlithe. Au début, je fus horrifié de la vision de ces êtres déchiquetés, dont le corps avait été partiellement désintégré. Les blessures étaient diverses, mais souvent gravissimes, et avaient touché la quasi-totalité des arrivants. Je garde le souvenir d’un homme, semblant assez vieux, qui se matérialisa, puis chuta. Je le pensai alors mort, mais il se releva doucement, vraisemblablement exténué, et très affaibli. Plusieurs personnes accoururent vers lui pour l’aider à tenir debout, avant de le guider vers des abris de fortune. Je pus observer avec effroi son corps, dont des parties avaient tout simplement disparues, laissant pendre ses entrailles luminescentes et presque translucides. Autour de moi, les séquelles étaient tout aussi écœurantes : ici, un individu avait perdu la moitié de son corps, sectionné au niveau de l’abdomen, là, un autre se tordait de douleur : il n’avait plus le moindre fragment de peau pour recouvrir sa chair. Des médecins improvisés tentaient de calmer ses souffrances du mieux possible, mais cela ne semblait pas apaiser le pauvre bougre. Ou encore, un bébé miraculeusement entier, recouvert des pieds à la tête des entrailles et du fluide vital de ce qui avait du être son parent, le protégeant de ses bras lors du passage. Pour ma part, j’ai perdu un bras, et de la peau sur une partie du visage. Malgré cela, nous pûmes constater avec surprise que nous étions toujours en vie, malgré des blessures visiblement létales. Personne n’avait d’explication à ce sujet, et nous avions bien d’autres préoccupations plus urgentes.

Ainsi, passé le désarroi de l’arrivée, nous avons pu constater où nous avions posé pied. Bien loin de la mégalopole étouffante que nous avions toujours connue, nous sommes tombés sur un paysage vierge, éclatant de couleurs vives et chatoyantes. Étrangement, la lumière ambiante ne semblait plus nous entourer, mais tombait maintenant du ciel, émise par un astre, chose que nous ne connaissions alors pas. Celui-ci portait son éclat sur des montagnes rocheuses nues, sur lesquelles nul bâtiment ne se hissait, sur d’immenses étendues de végétations, sur lesquelles il était évident que nul Panlithe n’avait jamais mis le pied. Tout autour de nous nous était étranger, les doux brins d’herbe caressant nos pieds, qui n’avaient connu que de plates routes modelées artificiellement. l’immense et dorénavant effrayant portail par lequel nous étions arrivés était situé au sommet d’une sorte de colline, nous permettant d’avoir une vue d’ensemble sur le paysage : à perte de vue, nulle trace visible de civilisation, seulement la nature, peut-être bien la même qui jadis avait proliféré sur Gælith…

Plus étrange encore, nous avons pu constater que l’astre qui brillait au dessus de nos têtes se déplaçait lentement, occasionnant des cycles d’alternance. Nous nous retrouvions ainsi la moitié du temps dans une obscurité profonde, dans laquelle ne brillaient que quelques points loin dans le ciel. Lorsque l’obscurité nous envahissait, certains d’entre nous crurent sentir des mouvements au loin, dans d’étranges et immenses forêts.

A l’heure où j’écris ces lignes, j’ai compté 5 de ces cycles, que les gens commencent à prendre comme référentiel temporel. Nous avons calculé qu’un jour dure environ 1,8 ors, c’est à dire très exactement 1838 arcs. Par ailleurs, le chaos n’a pas régné bien longtemps après notre sortie : les premiers venus eurent le bon sens de chercher à protéger le lieu de notre arrivée : des arcanistes amateurs cherchèrent à élever une bulle protectrice qui servirait de muraille aux Panlithes survivants. Cette opération fut désastreuse : les mages s’étouffèrent dès lors qu’ils cherchèrent à manipuler l’arcane. Leurs yeux vitreux semblaient appeler à l’aide tandis qu’ils ne parvenaient pas à produire mieux que quelques étincelles. L’un après l’autre, ils s’effondrèrent lourdement au sol, sans vie, un air horrifié sur leur visage. D’autres leur succédèrent rapidement, mus par le besoin urgent de protéger les leurs : usant de maintes précautions, ils parvinrent à puiser autour d’eux un infime flux d’arcane, qu’ils utilisèrent pour élever lentement mais sûrement le bouclier magique qui bientôt nous enveloppa tous, nous garantissant une sécurité minimale face à un environnement encore inconnu. Mais plus important, cette barrière rassura beaucoup les rescapés, qui purent se concentrer sur l’aide aux arrivants gravement blessés. Je ne suis d’ailleurs pas resté inoccupé ces premiers temps, utilisant la rigueur due à mon entraînement militaire pour coordonner les efforts. La vue de tous ces Panlithes agonisants, que nous essayions de sauver l’un après l’autre, en plus de ceux qui nous étaient arrivés sans vie, fut très dure à supporter. Faute de sauvetage promis par le Dessus, nous avons vécu l’enfer, et c’est presque un miracle que certains d’entre nous aient pu survivre…

Je crains pour mon peuple, et pour la postérité. Je relate tout ceci du mieux que je le peux. Actuellement, l’astre a disparu derrière l’horizon, et il ne me reste que peu de temps avant que l’obscurité ne m’empêche d’écrire. Mais je me suis promis de continuer ce récit. Il le faut, il nous faut des repères. Et sans mon bras, c’est peut-être ma seule façon de pouvoir être utile.

Journal d’Iskh — jour 6

Le sommeil n’a pas été facile à trouver. La souffrance est omniprésente au sein du camp de fortune. Chacun d’entre nous, ou presque, est horriblement mutilé. La vision du vieillard du premier jour me hante toujours. À la réflexion, j’ai certainement fait le même effet lors de ma propre sortie. Le flot ne discontinue pas : une équipe a pris le relais, comme toutes les nuits, pour s’occuper des arrivants et, faute de pouvoir pratiquer des soins, tente d’apaiser la douleur des pauvres âmes qui s’effondrent sur ce sol vierge. Au pied du portail, les fluides vitaux des blessés s’écoulent depuis notre arrivée. Le sol en est souillé, si bien que l’herbe, qui lorsque nous l’avons foulée était d’un paisible jaune pâle, se teinte aujourd’hui d’un inquiétant mauve foncé, et les brins se flétrissent peu à peu. Mais très honnêtement, c’est loin d’être notre priorité.

Cela fait cinq jours que je suis là, et trois que la bulle protectrice a été dressée. J’ignore comment les arcanistes parviennent à puiser la force nécessaire pour le maintenir en place, et ils ne fait aucun doute qu’ils l’ignorent eux aussi. Cette protection est d’une faiblesse évidente, et j’en viens à me demander si elle n’a pas été levée dans le seul but de rassurer artificiellement les personnes. Ceci étant, aucun danger supplémentaire ne s’est présenté, et nul n’a osé s’aventurer au-delà de la bulle. C’est un peu inquiétant : notre nombre augmente constamment, et nous sommes de plus en plus serrés. Il faut réfléchir à la suite avant d’être mis dos au mur.

Pour ma part, ma tâche a évolué : les premiers jours, je patrouillais le camp, cherchant à aider quiconque le demandait. Avec les nouveaux arrivants, les besoins ont évolué, et je me retrouve le plus souvent à transporter et distribuer, malgré mon handicap, quelques décoctions de fortune préparées par les arcanistes à base de l’herbe que nous foulons. Ça a été un gros risque, pour nous qui sommes habitués à une alimentation purement arcanique, de goûter ces végétaux inconnus, et nous avons eu de la chance : si les vertus nourrissantes de ces plantes ne sont guère satisfaisantes, elles nous permettent de gagner un tout petit peu de force, et nous en avons grandement besoin.

Il s’est passé quelque chose la nuit dernière. Rien d’extraordinairement grave, mais un petit événement qui a rapidement réveillé le camp entier et a provoqué la panique. Nous avions déjà remarqué au loin, à une distance de nous suffisante pour ne pas éveiller la crainte, une forêt dense aux couleurs variées. Je dois d’ailleurs reconnaître que dans l’obscurité, celle-ci est nettement moins accueillante. En tout cas, cette nuit, certains Panlithes ont cru apercevoir pendant quelques instants des lumières mouvantes luisant au-dessus des cimes. Cela a suffi à provoquer un vent de panique. Mais là où jadis, nous nous serions tous terrés dans nos habitations en attendant que ça passe, ici, il n’y avait nul toit pour nous protéger. Pour certains, il n’y avait pas même de peau pour recouvrir la chair. Alors ce fut une panique silencieuse. Les individus se recroquevillaient en pleurnichant, terrifiés de ressentir cette effroyable vulnérabilité. Personne ne dit mot, tous les regards étaient braqués sur la forêt, de nouveau obscure. Si bien que personne ne sut s’il y avait réellement eu ces lumières. Je ne sais trop quoi en penser. Nous ne connaissons encore rien de ce monde, et il se pourrait, tel l’astre au-dessus de nous, qu’il s’agisse d’un phénomène naturel. Je ne devrais sans doute pas me faire d’illusions à ce sujet, et rester sur mes gardes. Dans mon état actuel, je suis certainement dans l’incapacité totale de protéger qui que ce soit, mais mon entraînement et mon expérience me rendent plus apte à réagir rapidement et intelligemment en cas de menace.

Avec le temps, je trouve de moins en moins de temps pour écrire ces mémoires. Je suis fier de me rendre utile, mais j’espère que je parviendrai à continuer cette tâche, ou que quelqu’un saura prendre le relais.

Journal d’Iskh – Jour 7

J’ignore comment nous avons pu imaginer que nous subsisterions en consommant l’herbe que nous piétinons, et que nous polluons depuis notre arrivée. J’imagine sans peine qu’il s’agissait d’une solution d’urgence lors de notre arrivée, mais il faut reconnaître notre responsabilité pour la situation actuelle. Car nous sommes à court. Il ne nous reste plus d’herbe, hormis celle près du portail, totalement flétrie maintenant. Et visiblement, personne ne s’est demandé comment nous surmonterions ce problème. Il y a bien de l’herbe au-delà de notre faible bulle de protection, mais personne n’a eu l’audace de passer de l’autre côté. Enfin, j’imagine que quelqu’un le fera avant que nous ne mourions tous de faim. Ça pourrait même être moi, même si cette idée me révulse. J’espère également que nous trouverons rapidement une nouvelle source de nourriture.

Les arcanistes qui jusque là s’occupaient de préparer les décoctions en mélangeant ces herbes à ce qu’ils avaient pu produire de nectar d’arcane ont donc pu s’atteler à leurs recherches pour comprendre ce nouveau monde. Leur priorité semble être de réveiller leur arclé, qui chez presque tous les Panlithes réfugiés est devenue d’un gris terne, et ne provoque plus aucune sensation. Il est possible que cet appendice soit irrémédiablement détruit pour notre peuple, et même si personne n’évoque cette hypothèse à voix haute, je sens que tout le monde craint particulièrement que cela n’arrive, ou ne soit déjà arrivé. Nous avons toujours vécu en l’utilisant pour manipuler et maîtriser l’arcane, et ce lien est aujourd’hui rompu. Tout espoir n’est cependant pas perdu, puisque les arcanistes ont déjà réussi à créer la bulle protectrice par magie, et ce dès le second jour ici. C’est plus que prometteur, même si la performance porte la mort de plusieurs d’entre eux, et que sur Gælith, un seul Panlithe aurait été capable, sans entraînement spécifique, de monter une barrière infranchissable pour tout le camp.

Ce n’est cependant pas notre seul problème. La population continue de grandir de façon constante. Il semble que nous ayons dépassé le millier d’individus, et bien évidemment, la surface disponible reste la même, faute de pouvoir agrandir la bulle. Donc, fatalement, nous allons finir par nous agglutiner. Il faut prendre l’initiative de s’étendre au-delà de nos frontières initiales, mais sans organisation définie, personne ne prend d’initiative. Mais il se pourrait que cela puisse changer d’ici peu. Avec l’augmentation de la population, certains d’entre nous tentent de diriger les opération, vocifèrent des ordres, mais personne n’écoute de tels inconnus. Je ne sais pas ce que nous préparent les jours qui viennent, j’espère sincèrement que nous saurons réagir avant qu’il ne soit trop tard. Nous avons survécu, si tant est que l’on puisse utiliser ce terme étant donné la situation, à la destruction de notre monde, cela doit avoir un sens, nous ne sommes pas là pour rien.

Journal d’Iskh — Jour 8

Les choses commencent à devenir inquiétantes. Nos réserves sont totalement épuisées depuis l’aube, et personne ne propose de solution. Certains d’entre nous ont cédé à la panique. Pas au point de braver l’inconnu au-delà de la bulle, cependant, ce qui aurait pourtant été bien pratique. La plupart d’entre nous étant arrivée après qu’ait été dressée la bulle, ils ignorent même si l’air du dehors est respirable, et ils ne croient évidemment pas sur parole ce que leurs disent les premiers arrivés. On ne peut pas leur en vouloir, cela fait partie de notre culture : ne pas croire ce que disent ceux des autres clans. Or, depuis la catastrophe, il n’y a plus de clans.

C’est peut-être ce qui a favorisé cette situation, d’ailleurs. J’ai remarqué il y a plusieurs jours que des gens commençaient à se déplacer en groupes, se réunissaient, parlaient à voix basse entre eux. Lors d’une de mes rondes, je me suis enquis d’un de ces groupes, qui passait près de moi, composé d’une quinzaine d’individus. Celui qui tenait visiblement le rôle de leader s’est approché de moi et m’a parlé de punition divine, entre autres baragouinements. C’est parfaitement ridicule, les dieux n’ont jamais interféré dans nos vies, ils n’ont que faire de punitions. Nous sommes seuls responsables de notre vie. Mais depuis, ces groupes, qui semblent tous véhiculer la même idée, parviennent à se faire entendre de ceux qui cherchent à tout prix à être rassurés. Ceux-ci se mettent à les rejoindre. Cette situation est préoccupante, mais c’est la seule lueur d’espoir des Panlithes, pardon, des Sozlithes, car, vraisemblablement sur pression de ces illuminés, les gens demandent avec insistance que le nom de notre peuple soit ainsi changé. Ce n’est pas illogique, après tout. Nous ne sommes plus des Panlithes, quelque chose nous a changé lors du passage au travers ce portail infernal. Le peuple Panlithe a été détruit, anéanti, et nous sommes ses enfants. Alors qu’il en soit ainsi. Et comme s’il n’y avait rien de plus important que ce sujet, des bruits ont couru pour prétendre que ce nouveau monde nous avait été offert par les dieux pour reconstruire une civilisation. Ceux-là même qui ont propagé cette rumeur ont même, pour appuyer leur crédibilité, donné un nom à ce monde, un nom qui n’est plus le nôtre : Panlithea. Bienvenue sur Panlithea ! Bah, Pourquoi pas, ils peuvent dire ce qu’ils veulent mais nous avons des priorités autrement plus hautes.

Je n’ai jamais été doué avec l’arcane, et sur ce nouveau monde où celle-ci ne coule pas tout autour de nous comme c’était le cas sur Gælith, je suis bien incapable de me servir de magie. Mais j’étais un psaòplo, membre entraîné de l’Arme. Je savais traquer et torturer les traîtres. Mais je ne suis plus rien, il me manque un bras et je ne suis plus que l’ombre de ce que j’étais jadis. Pour être franc, la crainte que l’on me demande de participer à une expédition au-delà de la bulle m’empêche de dormir depuis un certain temps. J’ai honte de ce comportement égoïste, mais lorsque j’imagine me trouver en dehors de cet espace protégé, mes entrailles se figent. Je n’ai jamais connu peur pareille. Je souhaite que les miens fassent preuve de plus de courage que moi, sans quoi nous serions perdus.

Journal d’Iskh — Jour 9

Le groupe dont je parlais hier semble s’être organisé. Une Sozlithe est sortie du lot, assumant alors le rôle de leader, et il semble que ce soit elle qui ait tout organisé dès le début. Aujourd’hui, elle a pris publiquement la parole. Ce qui suit n’est pas une retranscription exacte, mais je vais tenter de rapporter son discours du mieux possible.

J’ai immédiatement remarqué, lorsqu’elle a pris la parole, l’atmosphère sereine qu’elle dégageait, en contraste absolu avec les traits de son visage, dont la peau était incroyablement claire et tirée. On lisait un épuisement immense dans son regard, et pourtant elle parlait d’une voix vive et pleine de sagesse, comme si elle portait comme fardeau une tâche cruciale. Elle a alors entamé son discours, et un silence respectueux s’est immédiatement installé autour d’elle, tandis que le petit groupe qui s’était rassemblé grossissait à vue d’œil.

« Frères Sozlithes, enfants meurtris du notre terre, écoutez-moi !
Écoutez-moi, car vous êtes perdus, chacun d’entre vous. Vous êtes rescapés de la tragédie qui nous a tous frappés. Rescapés, et victimes, comme moi qui ai perdu plusieurs organes internes. Mes jours sont comptés ici, mais je ne peux partir sans avoir partagé mes secrets.

Je me nomme Okhia. J’ai parlé à beaucoup de monde ici depuis mon arrivée, et il me semble être la seule à avoir reçu ce don. Drëmathos m’a parlé, durant mon passage dans le portail. Comme vous le savez, ceci ne s’est jamais produit depuis les Âges ancestraux. Mais il est venu à moi et m’a parlé. Il m’a révélé la raison de notre présence ici.

Nous sommes rescapés de la destruction de notre monde. Nous sommes voués à survivre, et repartir de zéro ici. Panlithea, notre nouvelle terre, n’est un cadeau de personne. Nul ne nous l’a offert. Nous nous y sommes raccrochés dans un bienheureux réflexe de survie. Je ne vous mentirai pas en affirmant que je sais des choses que vous ignorez au sujet de ce monde. Mais je sais que nous avons l’obligation, envers notre peuple disparu, de survivre et de recréer une civilisation. Il est évident que notre avenir se trouve à l’extérieur de cette bulle, qui nous étouffera si l’on persiste à s’y blottir.

Surmontons notre crainte, frères Sozlithes. Surmontons notre méfiance envers les nôtres. Ne nous agrippons pas à nos vieilles traditions claniques. Nous devons tendre la main vers nos semblables, car nous appartenons tous au même clan, celui des rescapés. Unissons-nous, et prenons dès à présent l’initiative d’explorer Panlithea, notre nouveau foyer. Je tiens à être de l’expédition, moi qui tiens à peine debout. Réunissez votre courage, et, je vous en prie, suivez-moi. Il nous faut découvrir cette terre, trouver des moyens de subsister et de reconstruire notre peuple. »

Je peux dire que son discours a eu de l’effet, et un vent de confiance a parcouru l’assistance. Nous avions certainement besoin d’entendre ces mots, et Okhia le savait. La passion dans ses mots était telle que personne n’a remis en doute sa vision. Je n’aurais pas cru ça possible, mais des gens se sont joints à elle après son allocution, visiblement pour se porter volontaires pour une expédition. Depuis, je me sens coupable de ne pas avoir eu le courage d’en faire de même. Nul doute que ces personnes étaient elles aussi blessées, plus ou moins gravement, et que je n’avais certainement pas à me plaindre à côté d’eux… Mais je n’ai pas eu leur courage, malgré mon expérience et mes connaissances. Cette lâcheté m’empêchera à nouveau de dormir, je le sens.

Journal d’Iskh — Jour 10

Évidemment. Je me suis engagé. Je ne réalise pas encore tout à fait mon geste, mais je l’ai fait. Je ne saurais expliquer pourquoi, peut-être par désespoir, peut-être bien même par espoir insufflé par Okhia. Moi qui redoutait ça plus que tout, me voilà même à la tête, à cause de mon expérience, de l’expédition au-delà de la bulle. Ça s’est passé plus facilement que je ne l’avais imaginé. Après avoir englouti ma maigre ration d’arcane concentrée synthétisée par les arcanistes, j’ai rejoint ce qui est depuis hier le point de rassemblement des apprentis explorateurs. Il ne m’a fallu guère longtemps pour localiser Okhia, car toute l’agitation semblait centrée autour d’elle. M’armant de tout mon courage, je me suis présenté à elle. Elle m’a dévisagé de haut en bas d’un œil expert, m’a posé des questions sur mes compétences, sur mon état de santé et sur le nombre de jours passés depuis mon arrivée. J’ai été surpris par la dureté de sa voix, à des lieues de la passion qu’elle avait déchaînée la veille, et par l’expérience qui ressortait de ses mouvements et sa façon de préparer le futur groupe. Je le lui ai fait remarquer, m’étonnant de l’énergie qu’elle dégageait, pour une mourante. Je n’ai eu en réponse qu’un sourire énigmatique et un vague « je vais mieux ». Peu importe après tout, c’est une bonne chose que nous ne soyons pas retardés par ses problèmes de santé.

À vrai dire, j’ai été la dernière personne à m’engager. Okhia a insisté pour que le groupe ne dépasse pas les 6 personnes, pour être plus réactif dans l’inconnu où nous irons. Tous les autres ont rejoint Okhia dès hier, ce qui n’a qu’accentué ma honte de ne pas avoir voulu faire face à mon devoir. L’expédition sera donc constituée d’Okhia, de deux Sozlithes visiblement assez jeunes, peut-être encore enfants, qui disent être frère et sœur, d’une ex-Sentinelle, d’un citoyen qui s’est montré très mal à l’aise à l’idée de notre mission, et de moi-même. Notre objectif est double : d’abord, nous devons nous aventurer au-delà de la bulle et explorer les environs, pour mieux savoir où nous sommes, et ce que nous pouvons trouver à portée, et ensuite enquêter sur les lueurs observées dans la forêt proche, qui s’est répétée plusieurs fois depuis le vent de panique d’il y a quelques jours, et à chaque fois en pleine nuit. Nous ignorons totalement le risque de cette mission, et nul ne peut nous préparer à ce que nous trouverons.

Malgré ma peur, je suis aujourd’hui convaincu de la nécessité de cette expédition. La situation dans le camp devient dramatique. Le flux d’arrivants est toujours constant, et quasiment sans nourriture, les pertes se multiplient. La bulle de protection maintenant une atmosphère hermétique autour de nous, les odeurs des corps en décomposition, sommairement entassés dans une construction en terre durcie, se répandent et deviennent insoutenables. Évidemment, nous n’avons aucun moyen d’inhumer nos compagnons comme sur Gælith, l’opération étant trop consommatrice d’arcane.

Nous avons passé le reste de la journée à nous préparer. Nous n’emporterons qu’un minimum de victuailles, espérant nous ravitailler par nous-mêmes, et surtout pour ne pas priver le camp. Nous devrons également nous débrouiller par nous-mêmes si nous avons besoin d’outils, ou même d’armes. Évidemment, puisque nous n’avons rien de tel ici. Cependant, nous avons, à la demande d’Okhia, bénéficié d’une importante aide. Sachant que j’écrivais ces mémoires, elle m’a interdit d’en parler, mais je me dois de l’évoquer tout de même. Une équipe d’arcanistes a été réunie dans une construction sommaire en retrait du camp. Nous avons tous attendu devant, et avons été appelés à tour de rôle. Lorsque ce fut mon tour, j’entrai pour trouver les arcanistes, au nombre de 5, disposés en cercle, les yeux fermés et la tête vers le ciel. L’atmosphère à l’intérieur était sensiblement différente, et je remarquai que, bien qu’hermétiquement fermée, la case était faiblement éclairée de l’intérieur, sans source visible. Je fis immédiatement le rapprochement avec l’arcane, qui nous enveloppait sur Gælith, et qui luisait d’elle-même. Les arcanistes m’invitèrent dans un murmure à me placer en leur centre. Je remarquai qu’ils tenaient à peine debout, tremblottant légèrement, et compris que maintenir leur concentration devait être un effort épuisant. Doucement, ils élevèrent les bras à l’horizontale, touchant quasiment les doigts de leurs voisins, de façon à former un cercle dont je devais être le centre. C’est alors que je décelai un très léger mouvement de l’air, tandis que la lueur gagnait en intensité. Au bout de quelques instants, je discernais clairement le mouvement, qui était en réalité celui de l’arcane autour de moi, que je voyais alors aussi nettement que celle qui circulait dans les tubes d’artiris jadis. Elle tourbillonnait autour de moi, mue par les arcanistes à l’œuvre. La lueur étant de plus en plus forte, elle commença à m’éblouir. Alors que dans un réflexe je recouvrais mes yeux, la voix d’un des arcanistes, qui semblait tourner autour de moi, me dit : « Ne bougez pas. Fermez les yeux ». Ce que je fis, et ce n’est qu’après environ un décat que je sentis le mouvement s’apaiser autour de moi. Je rouvris les yeux pour constater que, si elle n’avait pas disparue, la lueur était devenue nettement moins forte, mais toujours présente, et bien plus palpable que lors de mon entrée. Les arcanistes avaient repris leur position initiale, et ne faisaient plus un geste. C’est alors que je remarquai que leur arclé brillait telle qu’elle avait l’habitude d’être sur Gælith. Instincivement, je portai ma main à mon front, en direction de ma propre arclé, avant de faire deux constatations effarées. Tout d’abord, j’avais miraculeusement retrouvé la faculté de l’utiliser, et elle m’abreuvait à nouveau de sensations arcaniques. Mais surtout, je remarquai avec stupéfaction que le bras que j’avais levé était celui que j’avais perdu lors du passage du portail. J’observai l’endroit où devait se trouver ma main, et bien que je la sentais à nouveau comme faisant partie de mon corps, elle n’était pas là. Mais à la place, ma sensation de l’arcane retrouvée me permit de déceler une concentration inhabituelle de fluide arcanique. Mon bras s’était reconstruit par magie, et, bien que n’étant plus physique, je pouvais l’utiliser à nouveau ! Les arcanistes m’invitèrent à rejoindre la salle adjacente tandis que je prenais pleinement conscience de ce don. Là m’attendaient Okhia et les les deux jeunes Sozlithes de mon groupe. Au sourire de notre leader, je compris qu’elle avait elle-même reçu ce don récemment, ce qui avait écarté sa mort inéluctable, en remplaçant ses organes physiques par leur version éthérée mais néanmoins fonctionnelle. Elle m’expliqua sommairement ce qui venait de m’arriver. Je ne saurais relater les détails, mais elle m’a bien fait comprendre le prix à payer pour cette opération : elle n’avait été possible qu’avec les meilleurs arcanistes survivants de Panlithea, était très coûteuse en efforts de leur part, et l’opération était particulièrement risquée. Pour cette raison, nous seuls en avons bénéficié, et dans le secret. J’aurais du m’élever contre cette évidente injustice, mais par faiblesse et égoïsme, je ne l’ai pas fait. Nous avons alors effectué le reste de la préparation dans cette case, où le faible matériel que nous pouvions emporter était réuni, avant de rentrer dormir peu après le crépuscule, pour éviter d’être vus avec nos membres ainsi réparés.

Me voici alors, écrivant tout cela alors que je n’en ai pas l’autorisation, et que je devrais profiter de cette dernière nuit de sommeil, car nous partons demain, à l’aube. Je n’emporterai pas mon journal, car si je viens à disparaître, mon héritage sera perdu. J’ignore combien de temps durera notre expédition, ni si nous reviendrons un jour. S’il nous arrive malheur, je sais que notre peuple continuera de se battre pour survivre et se reconstruire sur Panlithea.

J’espère pouvoir finir ce journal.


Gratuit pour les filles ? Sérieusement ?

Sat, 23 Jun 2012 13:35:05 +0000 - (source)

Sexisme à la Nuit du Hack

J’ai toujours été vaguement choqué par ce genre d’« offre commerciale », bien avant de prendre conscience de l’importance de la lutte pour l’égalité sociale des genres. Et, après une récente discussion à ce sujet et, surtout, un revirement d’opinion, je pense utile de poser mon opinion par écrit.

Les organismes, sociétés, ou autres, qui offrent l’entrée à un évènement ou lieu aux filles font preuve d’un sexisme sans appel. Voilà pourquoi.

« On ramène de la viande fraîche »

C’est bien évidemment l’argument souhaité par les organisateurs. Ramener des filles. Mais, quand on y pense, dans quel but ? Lorsque c’est pour une boîte de nuit, c’est naturellement pour favoriser les rencontres, et à la rigueur, cette volonté peut être louable, plus que la façon d’y parvenir du moins. Par contre, quand c’est dans le cadre de la Nuit du Hack, un évènement très ciblé, sans le moindre lien avec le meatspace, où se rencontrent des compétences de toutes sortes, ça me dérange profondément. Pour quelle raison voudrait-on faire en sorte qu’il y ait plus de femmes ? Favoriser les rencontres ? Mais c’est totalement hors de propos ! Les gens qui se rendent à cet évènement y vont pour apprendre, pour s’entraîner, certainement pas pour y rencontrer l’âme sœur ou un quelconque plan cul ! Et surtout, considérer uniquement un sexe de la sorte est un message lancé à tous les visiteurs : « les filles qui seront là sont présentes avant tout pour régaler vos pupilles ». On insulte proprement toute compétence intellectuelle des femmes, en les rabaissant à un simple bout de viande tout juste bon à être regardé par les hackers mâles, qui eux ont des compétences dignes d’être prises au sérieux (quand bien même beaucoup ne viennent que par curiosité, sans être des brutes de pentesting). J’espère ne surprendre aucun de mes lecteurs (d’autant plus après le billet d’Okhin) en rappelant qu’avoir des compétences est parfaitement distinct de son genre, qu’il soit naturel ou décidé. Évidemment, ce genre d’évènement a lieu dans le meatspace, mais je pense qu’il est important d’y importer cet aspect du cyberspace : la non-personnification des « gens ». Quelqu’un qui hack n’est ni un homme ni une femme, mais un individu.

Permettre aux hackers (nécessairement mâles) de se faire accompagner par leurs copines (nécessairement potiches)

Pour la NdH, je pense que c’est l’argument qui a conduit à ce choix. Mais c’est involontairement très vexant. Pour les raisons que je viens d’écrire. Ça stéréotype à l’extrême les gens de ce milieu. Il est vrai que les hackers sont majoritairement des hommes, c’est une statistique et l’on n’y peut rien. Par contre, favoriser cet état de fait en considérant que ceux qui viendront à cet évènement seront forcément des hommes est malsain. Les femmes hackers se rendant à la NdH (que ce soit seules ou accompagnées de quelqu’un qui n’y comprendra rien) sont insultées : on leur dit « c’est payant, mais parce que tu es une femme, tu ne comprends tellement rien au sujet qu’il ne serait pas juste de te faire payer ». Encore une fois, c’est involontaire, bien sûr. Mais la plus dure tâche du combat féministe est bien de lutter contre ces discriminations du quotidien. Et quid des couples différents ? Savoir que le milieu hacker, censément plus ouvert que la moyenne, s’abaisse à cette considération me chagrine profondément. À en croire certain, le hacker est un mâle hétérosexuel, point. C’est une vision des choses qu’il est impératif de hacker. Je n’ai malheureusement pas la possibilité d’y être, mais je participe à ma manière, en écrivant ce billet. J’espère que des gens sur place sauront se faire entendre.

Et si on appliquait nos principes ?

Sérieusement, ça serait vraiment trop difficile d’éviter ce genre d’actions débiles et discriminantes ? De faire payer les visiteurs, quels qu’ils soient ? D’abord, ça permettrait de rapporter un peu plus de financement pour l’évènement, ce qui est une bonne chose. Mais aujourd’hui, est-ce que des femmes viennent seulement parce que c’est gratuit ?

Ju a changé d’avis là-dessus en voyant des couples heureux se balader. Est-ce que ça n’aurait vraiment pas pu être le cas s’ils avaient du payer deux billets ? Et puis, si les filles devaient payer comme tout le monde, pourquoi ne pas baisser le prix des billets, après tout ? Autre possibilité, pourquoi ne pas opter pour un financement collaboratif de l’évènement, comme l’a fait le THSF ? C’est une solution qui a fait ses preuves, qui fonctionne souvent mieux que prévu, qui permet à des gens le donner plus qu’on ne leur demande, simplement parce qu’ils savent qu’ils permettent l’existence de l’évènement, et à l’inverse, si certains veulent participer mais n’ont pas forcément les moyens de se payer une place, ils en ont la possibilité.

C’est dans les deux sens

J’ai enfin été choqué par des réponses au tweet de Ju précité : « oui, c’est sexiste, mais ça me paie le restau pour ce soir ». C’est peut-être même pire que l’acte en lui-même. L’acceptation de la discrimination si elle va dans notre sens est une forme de légitimisation du sexisme en général. Il ne faut pas alors s’étonner d’entendre des hommes dire qu’ils trouvent que les femmes exagèrent avec les inégalités salariales, avec le viol, parce que c’est pas si grave que ça voyons… Non, ce n’est pas plus normal, dans un sens ou dans l’autre. Et quand on choisit de se battre pour l’égalité, ça ne signifie pas « être plus égaux que les autres ». Beaucoup se moquent du féminisme, en prétendant qu’il s’agit de « femmes qui veulent dominer le monde ». Il faut bien constater que c’est trop dur pour beaucoup d’oser se remettre en question et d’accepter que la simple égalité sociale est méritée.

Edit : Ju a écrit sur le même sujet, mais pour défendre le point de vue opposé. Je vous encourage à le lire.


[Traduction] Telecomix

Thu, 10 May 2012 12:33:30 +0000 - (source)

Comme pour les précédents billets, il s’agit d’une traduction d’Okhin.

Précompilation

Ça fait presque deux ans que je traîne avec la géniale équipe composée de gens et méduses qu’est Telecomix, et je pense que c’est la première fois que j’écris à ce sujet. J’en ai beaucoup discuté récemment, principalement parce que pas mal de médias veulent discuter avec nous, mais aussi parce que j’ai entendu parler d’au moins deux autres projets à long terme au sujet des Hacktivistes.

De plus, nous avons eu une intéressante discussion avec l’équipe « de base », à propos des tenants et aboutissants du cluster, accompagnée d’un nombre grandissant de questions venant des gens.

Ce qui donne ce billet. Bien sûr, étant donné que Telecomix est la somme des gens à l’intérieur, ce n’est pas la vision d’un seul esprit, mais plutôt une partie de cette hydre gélatineuse.

Suivre le lapin blanc

On me pose souvent une question : comment est-ce que je me suis retrouvé dans Telecomix ? Je réponds généralement que c’est simplement arrivé. Je ne cherchais pas à entrer dans un tel groupe de personnes. Je ne pense pas que quiconque ayant un esprit sain serait volontaire pour rejoindre un groupe qui boufferait ses jours et ses nuits, attirerait l’attention sur lui dans des situations non souhaitées (et je ne parle pas des médias), augmenterait les attentes que les gens ont de lui, et le forcerait à faire des choix difficiles (aller se coucher ou empêcher des gens de se faire tuer).

Si vous le présentez comme ça, personne ne l’acceptera. À part quelques prétendus héros, peut-être (mais les héros sont des sociopathes de toutes façons).

Alors, j’ai fini avec Telecomix au même moment où j’ai décidé de rejoindre un hackerspace. je suis entré là-dedans en rencontrant un tas de personnes. Le nom de Telecomix était déjà dans les médias (à cause d’Hosni Moubarak qui avait coupé les intertubes en Égypte), et j’aidais déjà pour le projet Streisand.

Je pense qu’on n’entre pas dans Telecomix. Ce n’est pas un endroit, principalement parce qu’il est possible de sortir d’un endroit, donc on ne peut pas y entrer. Vous ne pouvez pas vous y inscrire, car il n’y a pas de système d’inscription (quiconque vous dirait le contraire tenterait de vous avoir, mais c’est pas le sujet). Vous évoluez juste en quelque chose qui est Telecomix. Votre état d’esprit change, et évolue en ça.

Donc, vous vous réveillez un jour, et c’est comme « OMG!!!!!! I’M TELECOMIX NAO!!!!! ». Une fois que la caféine est redescendue dans votre organisme, et une fois que vous aurez laissé passer la matinée, vous vous rendrez compte que ces gens ne sont rien de plus ou de moins que des personnes normales.

Il n’y a pas de crypto-anarchistes qui parlent en langues hermétiques, qui engueulent tous ceux qui n’utilisent pas de systèmes cryptographiques forts et des conventions sociales cryptographiques ; il n’y a pas d’IA super-intelligente qui tente de dominer le monde ; il n’y a pas de supra-hackers qui se nourrissent de données et de caféine ; il n’y a personne qui cherche à sauver le monde.

Entrer dans la Matrice

C’est en partie vrai. Nous avons des bots qui peuvent se montrer schizophrènes et sociopathes à la fois. Il y a beaucoup de personnes différentes et uniques, venant de tout point du cyberspace. Il y a des sociologues, des ingénieurs en informatique, des fainéants, des hackers, des brasseurs de bière, des paranoïaques adeptes des théories conspirationnistes, des gens politisés et des apolitiques, et je suspecte même quelques aliens de participer au cluster.

Certains peuvent se demander à quoi ressemble un jour ordinaire dans un groupe d’hacktivistes. Je n’en sais rien, je peux seulement parler pour moi, et je pense que ça risque d’en surprendre certains. Est-ce que vous avez vu le film Hackers ? Vous devriez, il est sympa. Mais ça ne se passe pas comme ça.

Je passe énormément de temps à simplement être assis devant un ordinateur, à regarder des écrans remplis de terminaux (oui, je prends du plaisir à avoir des ordinateurs que personne d’autre que moi n’est capable de comprendre ou d’utiliser). Je fais ça pour mon travail, et pour mes hobbies.

Si vous regardez au-delà de l’écran, vous verrez que je suis connecté à pas mal de salons de discussion, qui ne racontent pas tant de choses que ça. Même lorsque j’écris des trucs, ou quand je bosse, par exemple sur ce billet pour mon usage personnel, je tape sur une console. En sirotant un café noir, sans me rendre compte qu’il est deux heures du matin, vous pouvez passer énormément de temps à discuter avec les gens, tandis que vous développez des programmes, que vous analysez des infrastructures, ou que vous ondulez simplement au travers des intertubes. C’est ce que je fais toute la journée. Mon job le requiert, j’aime le faire, et je le fais aussi avec les membres de Telecomix.

C’est mon pain quotidien. Me réveiller en retard, passer beaucoup trop de temps sur IRC et les intertubes, passer pas assez de temps à sortir avec des gens, se coucher trop tard. Et aussi me rendre dans des hackerspaces ou des conférences, pour faire des choses, échanger des connaissances et compétences avec les gens en viande. Ho, et jouer à pas mal de jeux (jeux de rôle avec crayons et papier, jeux vidéos, etc.), et passer du temps avec les médias quand ils le demandent.

Alors, vous voyez, j’ai une vie plutôt ordinaire. Je ne m’infiltre pas sous couverture dans les bases secrètes pour voler un ordinateur, je ne pirate pas des systèmes gouvernementaux juste pour trouver votre numéro de carte de crédit. J’essaie simplement de trouver de nouvelles façons de faire circuler les données, parce que c’est ce qui m’intéresse.

Rencontrer le cluster

Demander à un agent ce qu’est Telecomix vous plongera dans un abîme de perplexité, car aucun de nous n’en a la même définition. Nous nous posons nous-mêmes souvent cette question, et la réponse change invariablement, sans que nous trouvions un consensus (mais nous n’en cherchons pas).

Il est clair que nous ne sommes pas une organisation, dans le sens où nous n’avons pas de tête identifiée, d’agenda, de plans ou de fonds. Nous pensons être un cluster encore trop centré. Pourquoi ça ? Parce que les gens se fient à nous au lieu d’essayer de construire leurs propres trucs. En tout cas, c’est l’impression que j’en ai de l’intérieur.

Nous pourrions faire bien plus de choses si nous avions des jours de 35 heures, ou si nous avions un moyen de travailler à temps plein pour Telecomix. Mais alors, je pense qu’on perdrait beaucoup de fun. Et c’est le plus important dans Telecomix : le fun. Nous sommes là pour passer du bon temps, faire des choses qui nous plaisent, des choses qui sont importantes (comme décentraliser la planète), mais on ne peut faire ça à ce rythme que si on a l’opportunité de rire et d’y prendre du plaisir.

C’est la partie qui peut décontenancer les gens. Nous ne changeons pas le monde parce que nous le devons. Merde, qui sommes-nous pour penser que nous devons changer le monde ? Le seul au monde qui puisse le faire, c’est vous. Nous changeons le monde parce que c’est marrant. Les trucs les plus dingues que nous ayons faits, nous les avons faits parce que nous nous sommes amusés à les faire.

Je me suis amusé à travailler sur des VPNs et des darknets fournis aux Syriens. Je n’ai pas fait ça parce que quelqu’un devait le faire. Ce n’est pas mon combat, et cette révolution appartient aux Syriens. Je l’ai fait parce que je voulais apprendre à ce sujet, je voulais tester comment les communications réseau pouvaient fonctionner dans des conditions difficiles. Lorsque le réseau a été attaqué par Hosni Moubarak, le cluster a simplement testé si on pouvait travailler avec les vieilles lignes analogiques, et comment les diffuser.

Nous nous amusons simplement avec des des situations bizarres et inattendues, parce que si nous faisions ça en pensant que nous le devions et que nous étions les seuls à pouvoir le faire, nous nous cramerions le cerveau.

La leçon la plus difficile

C’est difficile à comprendre. Lorsqu’on travaille avec un groupe de personnes au sein duquel il y a toujours du monde connecté qui discute de choses intéressantes, lorsqu’on aide des personnes par-delà le monde à essayer de communiquer et qu’elles se font arrêter et probablement tuer pour l’avoir fait, on prend un sérieux coup sur le moral. La caféine et le stress ne font pas bon ménage, et si vous y ajoutez un manque de sommeil, ça va vite devenir critique.

La force d’un cluster est sa redondance. Travailler avec autant de personnes différentes, sur autant de sujets différents (des radios amateurs aux darknets, en passant par les drones et ACTA) donne la possibilité de simplement partir et se déconnecter.

Ça ne vous fait pas plaisir, surtout lorsqu’il y a des vies en jeu. Mais vous ne serez plus bon à rien après 36h de veille, saturé de caféine, d’alcool, et de Cameron sait quoi. Vous devez maintenir une vie hors du cluster, ou vous devriendrez un bot.

La force d’un petit groupe d’hacktivistes (nous sommes 220 connectés sur #telecomix au moment où j’écris ça) est la différence de ses membres. Nous sommes souvent en désaccord sur pas mal de sujets, mais ce n’est pas un problème, nous sommes dans une faisocratie et si je veux que quelque chose soit fait, il me suffit de le faire. Et nous avons beaucoup à apprendre des gens qui nous sont différents.

Vivre avec des gens qui partagent votre idéal et toutes vos opinions est ennuyeux. Nous avons vécu des crises, et nous en connaîtront d’autres, parce que c’est comme ça qu’un système chaotique et non planifié devrait grandir.

Exécuter

Nous n’avons pas de plans. Pas de programme. Nous avons quelques canaux restreints qui existent principalement pour des raisons techniques. Ces raisons incluent le fait de crier votre rage au sujet de quelqu’un, en espérant que quelqu’un sera d’accord avec vous, vous rendre compte que vous êtes tout seul et que vous êtes un connard et un imbécile, puis vous calmer, vous rappeler de la commande /ignore, et revenir à la normale en marmonnant quelque chose à propos du retour de Cthulhu ou un truc du genre.

Le fait est que je perçois Telecomix comme une idée. Une puissante, en perpétuel changement. Ou comme un bar virtuel, dans lequel vous aurez des verres gratuits, servis par de beaux serveurs, serveuses et poulpes, tous virtuels. Mais vous avez saisi le principe. Ou pas. Je m’en fous.

Je ne suis pas sûr d’être arrivé à quoi que ce soit avec ça, mais je sais que j’ai pris du plaisir à l’écrire. Ça me fait me demander si vous aurez du plaisir à le lire. Je suis pas sûr que ça ait du sens.

Alors lançons ce git push, on verra bien ce que ça donne.


[Traduction] La misogynie et la scène hacker

Wed, 09 May 2012 21:25:00 +0000 - (source)

Oui, encore un billet traduit d’Okhin. Parce que ce garçon est franchement intéressant et qu’on est d’accord sur plein de trucs. Ce qui ne m’empêche pas d’écrire pour moi, même si ce blog n’est pas très actif : je commets des billets chez le Nicelab et on m’invite parfois à écrire.

La misogynie et la scène hacker

Depuis un moment maintenant, je lis et entends un tas de choses au sujet de l’identité sexuelle et en particulier autour du milieu hacker. D’un côté, des gens écrivent des choses comme celle-ci et de l’autre, j’entends parler de plein de saletés qui arrivent aux gens à propos de leur identité sexuelle (discriminations, harcèlement, fausses accusations de viols, vraies accusations de viols…).

Ça me met mal à l’aise et ça m’énerve parfois parce que j’ai toujours considéré la communauté des hackers (peu importe le sens qu’on lui donne) comme une regroupement d’expériences sociales et comme une tentative de construction d’un monde meilleur. Vous pouvez me traiter d’idéaliste si vous le voulez.

Ho et si vous pensez que du fait de mon identité sexuelle ou parce que je suis un homme, je ne suis pas habilité à en parler, et bien fermez-la et lisez.

Et oui, il s’agit d’une réécriture de ce post, parce que mes idées étaient trop chaotiques pour rédiger un bon billet du premier coup.

L’utilité de l’identité sexuelle

Les seules utilités que je vois à l’identité sexuelle, c’est-à-dire les situations pour lesquelles l’identité sexuelle est une information nécessaire, sont toutes liées au sexe. Le seul moment où vous avez besoin de savoir si quelqu’un est une fille, est lorsque vous êtes attiré(e) par les filles et que vous voulez vous envoyer en l’air (ou engager une relation amoureuse, peu importe).

Ça veut dire que si vous utilisez une partie de votre message pour m’indiquer cette information, vous vous attendez à ce que je le prenne en compte et dans le cas spécifique de l’identité sexuelle, vous voulez que je vous considère comme sexuellement disponible.

Au début, il y avait les cyberspaces

Dans le cyberspace, personne ne sait que vous êtes un chien

Le cyberspace est un espace d’information pure. Votre identité est la quantité de données que vous émettez et, étant donné qu’Internet était originalement essentiellement basé sur du texte, personne ne pouvait savoir à quoi vous ressembliez. Vous pouviez être un garçon se faisant passer pour une fille qui penserait être une chatte.

C’est toujours vrai dans la plupart des cyberspaces, où vous n’avez pas à choisir une identité sexuelle ou à vous définir selon des informations de viande.

Donc, dans les cyberspaces, vous pouvez parfaitement vivre sans connaître l’identité sexuelle de vos interlocuteurs, à part si vous recherchez du sexe, auquel cas vous avez besoin de définir votre identité sexuelle.

Hein, « cyberspaces » ?

Oui, il y a différents cyberspaces. Il y a ceux qui sont sociaux, où les gens vont juste pour être avec des gens, discuter, organiser des rencontres, ou juste se comporter bizarrement dans un groupe qui partage plein de références à l’humour absurde et insensé que personne ne peut comprendre sans faire partie de ce groupe.

Et il y a les espaces où les gens partagent des informations techniques, cherchent les solutions à leurs problèmes, dans lesquels de travail est effectué. Ce sont les cyberspaces où les hackers font des trucs.

Il y a également les cyberspaces réservés aux bots, ou aux monstres tentaculaires. Il y a beaucoup de ruelles obscures, mais c’est ainsi que sont les cyberspaces.

Les filles ne codent pas

Tout comme les garçons. « Garçon » ou « Fille », ou « Queer » sont des identités sexuelles. Les identités sexuelles font du sexe, pas du code. Je suis parfaitement conscient que l’identité sexuelle est une importante partie du « soi », mais ce n’est pas la partie qui écrira du code.

La partie qui écrit du code est la partie « hacker ». Elle n’est pas reliée au genre, à l’identité ou orientation sexuelle de la personne. Quand quelqu’un se connecte et dit « Hé, je suis une fille, je veux apprendre le Python ! », on lui répond « Les filles ne codent pas. » (au mieux).

Alors, s’agit-il d’une politique du « ne demande pas, n’en parle pas » ? Et bien, oui et non. Dans un contexte technique, dans le cas où vous voulez apprendre des choses, votre identité sexuelle est impertinente. Elle n’a aucun intérêt. Si vous l’utilisez pour obtenir de l’aide, ça veut dire que vous pensez qu’être différent(e) favorisera les réponses à cause de cette différence. Vous utilisez votre identité sexuelle pour obtenir ce que vous voulez ? Alors ne vous plaignez pas de n’être vue que comme une paire se seins.

Nous sommes définis par ce que nous faisons

Un autre gros sujet parmi les communautés de hackers est la faisocratie. Nous interagissons les uns avec les autres selon ce que font ces autres, pas selon leurs apparences.

Notre richesse est basée sur nos connaissances et nos compétences, que nous tâchons de partager au mieux et non sur des choses que l’on peut acheter. La plupart des discriminations physiques auxquelles nous pouvons être confrontés dans la viande n’ont pas lieu d’être dans le cyberspace, du moment que vous ne les utilisez pas pour définir votre identité.

Dans les cyberspaces, nous avons une opportunité unique d’ignorer toutes les discriminations basées sur la nationalité, le genre, l’identité et l’orientation sexuelle, la couleur ou le handicap. Chaque fois que quelqu’un se définit sur l’un de ces critères, cela demande beaucoup de self-contrôle pour tous les autres pour ne pas l’insulter. Pour ceux qui font attention à ne pas insulter les gens, en tout cas.

Nous ne nous connectons pas pour socialiser. La plupart d’entre-nous sommes en ligne parce que c’est un moyen facile de partager des points de vue avec des gens à l’autre bout de la planète. Si nous voulions nous envoyer en l’air, nous serions sur d’autres cybespaces, mais ce n’est pas notre but. Quand une fille arrive et dit « Hé, regardez, je suis une fille ! », on lit généralement « Hé, regardez ! Nichons ! », parce que c’est ainsi qu’elle a voulu être considérée (sinon elle n’aurait pas indiqué qu’elle était une fille).

Voilà les trolls

À propos des « plaisanteries » en ligne et des mèmes sexistes qui émergent des cyberspaces : la plupart d’entre eux vient de /b/ et il y a une règle pour ça. La règle numéro 1 d’Internet. Don’t talk about /b/.. Et vous n’êtes pas forcés d’y aller.

Ces mèmes ne sont pas le problème. L’humour peut offenser les gens et il le fait, surtout l’humour basé sur l’identité de quelqu’un. Et oui, je peux parfaitement comprendre que certaines blagues ne soient pas drôles pour tout le monde et offensent certaines personnes.

Il existe un tas de sujets qui offensent les gens. Je pourrais, par exemple, être offensé par le fait que vous me voyiez comme un mec qui n’arrive pas à s’envoyer en l’air, ou comme l’intello aux grosses lunettes, ou le type bizarre du groupe, ou le techos qui va arranger toute la torture que votre matériel électronique vous inflige simplement en vivant avec vous. Et vous pourriez être offensée que je vous voie comme une paire de seins juste parce que vous m’avez dit que vous êtes une fille.

Oui, il y a des trolls sexistes, mais aussi des racistes, antisémites, ou BSDistes (les pires de tous, si vous voulez mon avis). C’est la pire partie du cyberspace, celle dont personne n’est fier, mais une part nécessaire. Car dès que cette partie disparaîtra, ça voudra dire que nous aurons atteint une forme sérieuse d’autocensure pour un soi-disant plus grand bien. Vous voulez combattre dans l’arène des trolls, très bien mais soyez prévenus qu’ils mordent.

Mais nous sommes faits de viande

Et là est tout le problème. Votre corps porte de nombreuses informations. Quand je vous verrai, avant de connaître votre nom, je connaîtrai votre genre, votre taille, votre couleur de peau, votre poids, votre attractivité, etc.

Toutes ces informations, que nous n’utilisons pas dans la majorité de nos interactions (car je passe plus de temps à parler aux gens dans le cyberspace que parmi la viande) sont obligatoires, un peu comme sur Facebook. Et vous ne pouvez pas les falsifier, contrairement à Facebook.

L’autre problème de la viande est qu’il n’y a aucun bouton « ignorer », « filtrer » ou « quitter ». Vous êtes forcé d’interagir avec les gens et ne pas répondre à quelqu’un est considéré comme impoli. Les règles diffèrent pas mal et parfois nous tendons à l’oublier.

Lorsque nous rencontrons « en vrai » des gens que nous connaissons déjà dans un cyberspace, on peut devenir extrêmement maladroit, mais la plupart du temps on parvient à y faire face. Et, à cause des pseudonymes, il peut arriver qu’on se rencontre sans faire de lien avec un nom (et ça arrive souvent). Alors les problèmes se posent principalement avec les gens qu’on ne connaît pas encore.

Les gens qui fuient ces rencontres, terrorisés parce qu’ils auront été vexés, sont une chose regrettable. Soit ces personnes auront simplement paniqué parce qu’elles n’auront pas compris quelles étaient les problématiques et les règles sociales, soit les initiés ont été méchants et ont oubliés qu’ils ne pouvaient être mis en /ignore.

Est-ce qu’il y a un RFC pour ça ?

Je pense que nous sommes conscients de cette situation. Et ce n’est pas quelque chose qu’il est facile d’arranger, particulièrement lorsque les deux camps ne partagent pas les mêmes règles. Les féministes tendent à se définir comme des femmes (du moins pour les femmes féministes, NDG), tandis que nous nous définissons comme hackers. C’est quelque chose de naturel, étant donné que leur combat est pour l’égalité des personnes, peu importe leur identité sexuelle, tandis que le nôtre est la récolte et le partage de tout type de savoir nécessaire pour comprendre le monde.

Dès lors qu’il y a une différence, il y a une discrimination. Les filles se plaignent que nous (hé, je me place pas là-dedans, moi ! NDG) soyons sexistes, elles devraient voir le sort qu’on réserve aux gens sous Windows. Le vrai problème est probablement que la plupart d’entre-nous se foutent bien de ces problématiques. Ce n’est pas un problème, c’est comme ça que ça fonctionne dans une faisocratie. Tout le monde ne cherche pas à s’émanciper des serveurs DNS racines, ou ne travaille pas sur un nouveau protocole de maillage dynamique ; les gens qui s’intéressent à ces problématiques y travaillent et lorsqu’ils atteignent leur objectif, ils en feront une jolie présentation à une conférence, ou publieront quelque part leurs travaux.

Le problème du sexisme est simplement un autre sujet. Il y a pas mal de personnes qui s’y penchent et ça commence à avoir de la visibilité. Nous sommes conscients de cela et du fait que ce n’est pas solvable par un RFC.

Problem, officer?

Nous sommes un peu rudes sur les bords. Et il nous arrive d’être impolis sans nécessairement nous en rendre compte. C’est plus une question de misanthropie latente que de misogynie latente. Lorsque nous sommes dans un hackerspace, nous ne sommes pas là essentiellement pour socialiser et il n’y a rien de plus ennuyeux que les gens qui se pointent en disant « Hé, salut, je m’appelle Luc ! ».

Il y a un autre truc que je déteste : la discrimination positive. Je ne ferai pas d’efforts pour être particulièrement sympathique avec les filles en particulier. J’essaie d’agir de la même façon avec tout le monde (oui, ça signifie être un connard pour tout le monde).

Je pense qu’il y a également une petite proportion d’entre-nous qui sont socialement inadaptés. Ils ne pigent pas, ou ne veulent pas piger, les conventions sociales. Je persiste à penser qu’ils ne sont pas la majorité d’entre-nous, mais ils sont ceux qui correspondent au cliché que tout le monde se fait sur les hackers. Virez-moi ce cliché et vous verrez qu’il y a plein de gens intéressants qui discuteront avec vous d’un tas de sujets différents.

Mais vous devez admettre que, même dans les conventions sociales considérées comme normales par la plupart des personnes, monopoliser l’attention de quelqu’un avec un sujet inintéressant est impoli. Ça ne me pose aucun problème. Vous n’êtes pas intéressé par la construction d’un quadricoptère, dites-le moi, j’arrêterai de vous embêter avec ça. Si vous venez me voir et commencez à me parler d’un sujet qui ne m’intéresse pas, je vous le dirai et vous n’aurez qu’à faire avec, car ce ne sera pas à cause de vous, mais seulement que le sujet duquel vous souhaitez me parler n’a aucun intérêt pour moi.

Et ça devient physique

C’est là le problème. Nous sommes loin d’être parfaits. Certains d’entre-nous tendent à se considérer comme des héros qui sauvent le monde. Certains d’entre-nous sont véritablement des sociopathes qui n’en ont rien à faire d’écraser des gens du moment qu’ils ont ce qu’ils veulent. Mais ces gens sont partout, pas seulement là où on se regroupe.

Lorsque ça en vient au physique, lorsque quelqu’un essaie de s’attaquer à une personne, que ce soit par le harcèlement, l’intimidation, ou l’agression sexuelle, nous nous devons d’intervenir. Je pense que la façon chaotique dont le monde des hackers fonctionne nous donne la possibilité d’essayer de résoudre ce problème.

Je ne sais pas comment le faire. Mais je ne pense pas que nous soyons capables de nous faire aux règles sociales avec lesquelles vous jouez. Vous voulez interagir avec les hackers ? Devenez-en un. Ensuite, si vous avez des problèmes, parlez-en publiquement, documentez les différents cas, trouvez un moyen de travailler en contournant ces problèmes, chargez-vous en. Nous ne pouvons apporter de solutions lorsqu’il semble que nous soyons le problème.

Ce billet a l’air de servir d’excuses pour certains. J’essaie juste de comprendre comment les choses fonctionnent. Je suis particulièrement chanceux, j’ai essuyé peu de discriminations ces 10 dernières années (et les quelques-unes que j’ai subies étaient dues au fait que je me comportais bizarrement volontairement) et il se pourrait que je n’ait pas la légitimité pour parler de ça.

Hors-sujet

Je n’ai pas parlé de porno, ou du fait que peu de filles vont en écoles d’ingénieurs, parce qu’il s’agit d’excuses et de symptômes, pas de causes. Je n’ai pas utilisé l’excuse du « mon enfance a été un enfer alors vengeons-nous sur les autres » non plus, parce qu’elle pourrait justifier n’importe quoi. J’ai essayé d’expliquer comment je percevais le problème de mon point de vue, pour en comprendre les origines.

Je persiste à penser que c’est un problème périphérique (mais néanmoins non mineur), mais se focaliser sur le problème de l’identité sexuelle est, pour moi, une erreur. Nous ne devrions pas discriminer. Point.

Edit : Je remercie chaleureusement Tris pour l’aide à la correction de cette traduction.


[Traduction] Merci

Fri, 24 Feb 2012 09:08:59 +0000 - (source)

Encore une traduction de l’ami Okhin. Parce que son billet est émouvant, qu’il rappelle qu’il y a un cœur derrière l’IP. Merci à lui, et surtout, merci à ceux qui risquent leur vie quotidiennement en Syrie.

Merci

J’ai quelque chose en tête, quelque chose que je ne peux m’empêcher de poser par écrit. Je me sens très mal à l’aise à ce propos, et ça me rend presque malade. Ouais, ça m’arrive parfois, et ça veut dire que je ne suis pas un sociopathe fini.

C’est un problème en rapport avec les journalistes, reporters, et avec tous ceux qui font leur possible pour rapporter des nouvelles. Je n’ai de problème avec aucun d’eux, et ils font pour la plupart un boulot incroyable.

Ils risquent leur vie quotidiennement en Syrie. Aujourd’hui (le 22 février, NdT), ce sont deux d’entre eux qui ont été tués après avoir retransmis un live depuis Homs, et ils étaient probablement bons pour faire leur travail. Hier, c’est un reporter citoyen qui a également été tué, et il ne s’agit là que des nouvelles du front qui nous parviennent.

Mon problème est à propos du « Que peut-on faire ». Avec le cluster Telecomix et les volontaires d’OpSyria, nous sommes, pour la plupart, assis dans nos bureaux, à parler avec les médias ou d’autres trucs du genre. On essaie de toujours prendre du plaisir à le faire, parce que sinon, nous serions incapables de gérer tout ça, mais nous n’avons jamais mis les pieds au front.

Nous avons des contacts là-bas, dont certains ont disparu. C’est grâce à eux que nous pouvons alimenter nos sites d’informations, mais nous ne mettons pas nos vies en danger (yeah, on a fini par comprendre que la vie était un jeu vidéo avec un seul crédit).

Parfois, des journalistes viennent sur nos chans IRC pour nous demander des conseils. Ils nous demandent s’ils peuvent aller en Syrie. Et nous ne savons pas quoi répondre.

Soit nous épargnons leur vie, celle des arrangeurs qu’ils auront là-bas et celle des gens qu’ils rencontreront, mais alors nous jouons le jeu d’Assad : encourager le blackout des informations du front ; soit nous leur rappelons simplement de rester à l’abri, d’utiliser un chiffrement fort, de ne pas avoir de notes ou d’éléments qui pourraient identifier les gens.

Mais tous ces conseils sont bons du moment que vous ne vous trouvez pas dans une ville assiégée jour et nuit depuis des semaines. Et on voit des gens mourir chaque jour, en tentant d’obtenir des témoignages et de faire leur job. Nous sommes juste des archivistes, nous tentons de mettre en perspective les données récoltées au jour le jour, mais sans ces gens incroyables sur le terrain (qu’ils soient citoyens, journalistes, ou envoyés spéciaux internationaux), nous ne serions pas capables de faire tout ça.

La semaine dernière, j’étais à une conférence pour discuter de l’interaction entre les hackers et les ONG, quand quelqu’un m’a demandé :

Quels sont vos plans pour la Syrie maintenant ?

Je sais pas. J’en ai pas la moindre foutue idée. Nous maintenons nos systèmes de communications, mais quand vous êtes sous les bombes, sans électricité, nourriture ou eau durant plusieurs jours, ça ne sert à rien. J’ai pas le moindre putain d’indice sur ce que nous pouvons faire. Nous se sommes pas des agents de terrain.

Je ne vois aucun espoir de résolution pacifique, et maintenant que les forces d’Assad ont reçu l’ordre d’assassiner des journalistes, je ne vois même pas comment ça pourrait être possible.

Je ne sais pas quoi dire. Les journalistes doivent y aller, c’est impératif pour savoir ce qui se passe là-bas, mais ils se feront assassiner.

Je me soulèverai pour la liberté en Syrie. Nous autres, en tant qu’humains, avons besoin de savoir quelle est la situation là-bas, pas par voyeurisme macabre, mais pour pouvoir être témoins, et apporter toute aide possible.

Alors, à tous ces gens qui mettent leurs vies en jeu pour rapporter des informations sur la Syrie, je veux dire Merci. Vous n’êtes pas seuls, vous ne serez pas oubliés. Continuez votre boulot formidable. Envoyez des rapports. Tentez de rester raisonnablement en sécurité, bien que ça n’ait pas de sens sur le champ de bataille. La violence ne doit pas tuer l’information. Si vous avez besoin de la moindre aide pour cacher vos communications ou pour en établir de plus ou moins sûres, venez discuter avec nous.

Et à tous les rédacteurs ici-bas, ou tous les éditeurs qui parfois suppriment ces contenus des Intertubes, on vous surveille. Vous savez ce qui se passe là-bas. Vous devez en parler.

Merci. Vraiment.

Rajout : The Express a établi une liste, probablement non exhaustive, des reporters morts en Syrie.


[Traduction] Je ne vous installerai plus de logiciels

Wed, 08 Feb 2012 21:26:16 +0000 - (source)

Ce texte est une traduction d’un billet très intéressant du camarade Okhin, de Telecomix. L’original est sous licence WTFPL, ainsi que cette traduction.

Je ne vous installerai plus de logiciels

Oui, vous l’avez bien lu. Je ne vous installerai plus aucun logiciel. Jamais. À une époque, j’étais déjà payé pour le faire, et c’était la partie la plus naze de mon job, celle que je détestais le plus : faire fonctionner des choses pour les gens qui ne voulaient pas savoir comment elles marchaient. Mon boulot, en tant qu’informaticien, est de faire mon possible pour que le flux d’informations soit continu dans la société dans laquelle je travaille. Ça comprend la mise à jour et la maintenance d’architectures systèmes complexes, mais également l’interaction avec des gens qui ne veulent pas s’emmerder à comprendre. Ils pensent qu’ils sont au-dessus de ça, que leur boulot est de vendre des trucs et que l’informatique traîne juste sur leur chemin vers leur objectif, ou qu’il existe une sorte de groupement secret d’ordinateurs dont le but est de saboter leur job.

Je serais fier que ça soit le cas ; au moins, les ordinateurs pourraient essayer de faire comprendre aux gens qu’ils se débrouillent mal. Mais ce ne sont que des machines de traitement de l’information : elles font exactement ce qu’on leur demande. Elles ne prennent pas d’initiatives, ne travaillent pas dans votre dos. Ce sont de délicates machines que nous avons conçues pour vous faciliter la vie, pas pour la compliquer. J’admets que nous n’avons pas tout réussi à ce niveau, qu’il y a des problèmes avec certaines interfaces que vous utilisez pour travailler. Mais alors, vous venez me voir et vous vous contentez de gueuler, comme si c’était une évidence, et que nous existions seulement pour vous rendre heureux (trouvez-vous une vie si c’est le cas) :

« Ça marche pas. »

Ok, super. C’est pas un rapport de bug, ça va vers /dev/null. « Ça » peut représenter un tas de trucs (du clavier au mainframe sur lequel vous êtes connecté, il y a au moins 10 systèmes que vous utilisez quotidiennement chaque jour sans même vous en rendre compte, et chacun d’entre eux peut être un « ça ». Ou n’importe quelle partie de l’un d’entre eux pourrait être ce « ça ». C’est comme entrer dans le service comptabilité et crier « Y’a un problème. ». Ils vous ignoreront probablement, et auront raison de le faire. Et vous allez faire quelques recherches pour trouver ce qui ne semble pas aller dans ce rapport financier, et pourquoi. Ça vous prendra probablement une bonne partie de la journée avant que vous puissiez formuler la problématique pour la soumettre. Pourquoi vous ne feriez pas la même chose avec les ordinateurs ? Ils sont remplis de messages d’avertissements et d’erreurs, vous savez, ceux sur lesquels vous cliquez à la vitesse de la lumière sans les lire. Les logiciels et composants ont des noms et numéros de versions extrêmement faciles à trouver, et des messages d’erreurs explicites (au moins pour moi). Alors pourquoi ne m’envoyez-vous pas un rapport de bug documenté, comme vous le feriez pour n’importe quel autre problème que vous rencontreriez ?

Vous allez me dire « J’y connais rien à ces ordinateurs. ». C’est vrai, ça n’est pas grave, mais ça veut dire que vous ne voulez pas que cette situation évolue. Vous reviendrez me voir dans deux semaines avec exactement le même problème, sans avoir fait l’effort d’apprendre à son sujet et de tenter de le résoudre. Et vous ne connaissez rien aux problèmes financiers, mais vous allez tenter de comprendre comment ça fonctionne, et d’apprendre. Alors l’argument qui vient ensuite, « Je suis pas ici pour apprendre. », est un mensonge. Vous apprenez chaque jour au travail, c’est pour cela que vous êtes meilleur aujourd’hui qu’il y a deux ans.

Alors, basiquement, je suis confronté quotidiennement à des gens qui ne veulent pas apprendre. C’est pour cela que je ne vous installerai plus aucun logiciel, parce que si vous le faites vous-même, vous apprendrez et comprendrez comment les choses fonctionnent.

Laissez-moi vous expliquer

Je vais pourtant passer beaucoup de temps à répondre à toutes vos questions. Vous devez savoir que la plupart des questions que vous me poserez seront triviales pour moi, et c’est pourquoi je vous donnerai une claque dans la gueule avec un « Read That Fucking Manual », et autres « va chercher sur le web, la réponse est sur la première page de résultats ». Je fais ça parce que ces questions sont inintéressantes pour moi, et parce que vous devez apprendre à apprendre par vous-même.

Je suis un farouche défenseur de la libre connaissance. Alors je tente de la partager avec ceux qui le veulent. Vous ne voulez pas faire cet effort mental ? Allez crever. Je ne me bougerai pas pour vous aider. Un jour, peut-être, vous viendrez me voir en me demandant comment contourner ce foutu DRM, ou comment naviguer sans être surveillé. J’essaierai de ne pas être rancunier, et je tenterai de vous expliquer exactement les mêmes choses que vous ne vouliez pas savoir auparavant. Alors je ne vais même pas essayer d’expliquer des choses à ceux qui ne posent pas de questions. C’est une perte de temps pour chacun, j’ai des choses plus importantes à faire, et vous avez probablement du porno à regarder.

Parce qu’il s’agit du problème principal. Vous pensez que l’informatique ou la connaissance ne sont pas nécessaires tant que vous avez ce que vous voulez. Mais un citoyen sans cerveau n’est pas plus un citoyen qu’un bovin (et les bovins sont vraiment stupides) ou un mouton, qui suit la masse parce que la masse sait probablement ce qui est bien pour elle. Qui la suit en étant heureux d’être un mouton dans l’enclos, jusqu’à ce que vous voyiez le couteau du boucher. Jusqu’à ce qu’il soit trop tard et que vous mouriez terrifié avec le reste du troupeau, alors que le mouton noir criera « Je vous avais prévenu. Je vous ai averti. Et vous n’avez pas voulu écouter, vous avez ce que vous méritez ». Le mouton noir ne rira pas, il ne sera pas heureux. Même si vous lui aurez lancé de la merde au visage, même si vous avez ri de lui parce qu’il était maladroit à l’école, préférant parler avec les ordinateurs plutôt qu’aux moutons ordinaires.

Voici comment je me sens, à chaque fois que quelqu’un me demande « C’est quoi, ACTA ? », ou « Je suis emmerdé par tes conneries d’ordinateur ». Je suis triste parce que c’est ce qui nous a conduit là où nous en sommes. Avec des intérêts privés surpassant les publics. Avec des banques qui dirigent les États. Avec des industries culturelles tentant de se protéger, de faire passer des lois, et de fermer des sites web. C’est pour ça que j’enrageais contre vous quand Megaupload a été coupé par des compagnies étrangères. J’étais triste parce que nous avons tenté de vous avertir. Vous avez forcément entendu le message (avec Telecomix, nous avons touché la plupart des journaux nationaux d’Europe, même le Wall Street Journal a parlé de nous à propos d’ACTA), donc vous savez. Vous avez juste pensé que ce genre de saloperies n’arriveraient pas parce que ce sont des idées tristes, et que ça aurait changé votre humeur de la journée et la façon dont vous regardez le monde.

Vous ne voulez pas être brûlé par le monde extérieur. C’est compréhensible. Mais alors arrêtez de vous en plaindre. Ou tentez d’améliorer les choses.

Voici ce qu’on va faire

Nous. Les Hackers. Les gens bizarres en ville. Je peux parler pour chacun d’eux, autant qu’ils le peuvent pour moi. J’ai grandi dans un monde qui n’était pas fait pour moi. Je suis assez grand et très mince. J’ai été seul la majeure partie de mon temps à l’école, au moins jusqu’à mon bac. Alors j’ai utilisé tout le temps que vous avez gaspillé à aller faire la fête, à draguer des filles (ou des mecs, ou des poneys, NdR), à apprendre. J’ai appris à assembler moi-même mon ordinateur, à utiliser Linux à la manière forte (à l’époque des débuts d’Internet, j’avais besoin d’un autre ordinateur pour lire la documentation) avec personne pour m’aider. Je ne m’en plains pas, j’ai beaucoup appris. Et j’ai fait ça parce que je désirais savoir comment les choses fonctionnaient. Je voulais démonter le moindre objet pour l’adapter selon mes besoins. Vous faisiez l’exact opposé : vous vous adaptiez à votre environnement. Vous vouliez le truc que tout le monde voulait, vous laissez des personnes décider de votre avenir.

Nous, pendant ce temps, nous cherchions à comprendre comment le monde fonctionnait pour pouvoir le changer. Nous voulons le changer car il est défectueux, il ne fonctionne pas d’une façon qui convient à l’humanité. Alors nous apprenons. Lorsqu’une loi dont nous pensons qu’elle nuirait à certaines libertés apparaît dans un parlement, nous apprenons les processus démocratiques en Europe, au Sénat américain, au Parlement français. Nous avons appris comment sont faites les lois, nous avons lu d’immenses quantités de papier que personne n’était supposé lire, nous avons trouvé des failles et nous les avons exploitées pour tenter de subvertir le système. Nous réussissons par la connaissance, c’est notre arme. C’est pourquoi nous donnons beaucoup de conférences, de meeting formels ou pas, c’est pourquoi j’aime aller au CCC pour rencontrer des gens et apprendre ce qu’ils ont fait lors de l’année passée.

Un monde sans une totale ouverture et un partage libre de la connaissance est un monde que nous rejetons fermement.

C’est pourquoi je pleurais lorsque l’on me disait « Ferme-la, j’ai pas envie de savoir. ». Et puis j’ai appris à gérer la pression, le stress, la tristesse (merci à Hosni Moubarak et Bashar El Assad pour ça). Je ne me sens pas triste ou désolé lorsque mes compagnons humains meurent dans les rues pour leurs idées. Alors je ne pleurerai plus lorsque vous me demanderez de « réparer ces maudits trucs rapidement, je veux mon porno », ou quand je vous répéterai « Va brûler en enfer, va chercher sur le web, je me fous de ton porno », ou qu’un nouveau Megaupload arrivera, ou que vous ne serez plus capables de vous exprimer en sûreté en ligne. Ouais, c’est ce qui est en train d’arriver. Mais vous êtes trop fainéants pour le combattre. Je ne me torturerai plus la vie avec ça, je la vivrai, je ferai des trucs funs, j’essaierai de répondre aux questions que vous pourriez poser, mais je n’installerai pas ce foutu client Tor sur votre ordinateur.


Panlithea : la Catatélie

Tue, 13 Dec 2011 23:01:57 +0000 - (source)

Second flashback sur ce blog, et probablement pas le dernier. Il s’agit ici d’une nouvelle écrite et publiée en janvier 2010 sur mon précédent blog. Il s’agit de l’un des billets qui m’était le plus cher, il est donc logique que je le ressuscite ainsi. Au passage, il profitera d’un meilleur affichage, grâce aux web fonts offertes par CSS3. Et par la même occasion, j’en change la licence pour opter pour la licence CC-By-Sa du blog, ce qui en fait donc un texte réellement libre (gagnant la liberté de modification). J’ai également mis à profit mes nouvelles connaissances en typographie pour améliorer le texte (j’en reparlerai prochainement)

J’ai commencé à écrire un autre texte se plaçant dans l’univers de Panlithea, qui a longtemps stagné. Un peu de participativité ne faisant pas de mal, si ce texte vous plaît, n’hésitez pas à me harceler pour me motiver à continuer l’écriture :)

Et pour ce qui est des critiques déjà reçues sur cette nouvelles, essentiellement autour des termes obscurs utilisés, ça sera résolu dans les prochaines histoires, pour faire découvrir peu à peu l’univers.

Je me nomme Ponèrièn, et si vous lisez ceci, cela signifie que j’ai disparu, bien avant que vous puissiez prendre connaissance de ce souvenir. Voyez-le donc comme un vestige de mon passé, et de celui de mon peuple. Puissiez-vous en tirer les enseignements qui nous ont manqué.

Il y avait cette horrible sensation d’étouffement. Depuis deux odes déjà, les citoyens avaient commencé à ressentir peu à peu cette lourdeur dans l’air, certains même en tombaient malades et mouraient de façon inexpliquée. Le ciel crépitait au-dessus de nos têtes. Les redoutables agélasts, phénomènes qui jadis étaient heureusement rarissimes, s’étaient anormalement multipliés; les nouvelles avaient fait l’état d’au moins une douzaine d’entre eux depuis le début de l’ode. Nul besoin alors de préciser les conséquences de ces catastrophes : un agélast ravageait la terre qu’il frappait, la rendant invivable pendant plusieurs ors.

Nous aurions déjà pu nous rendre compte de nos erreurs. Mais il n’en fut rien. Tous avaient conscience de la constante croissance démographique de notre peuple, qui se ressentait dans toutes les régions du monde. Et, en réalité, aucune mesure n’était prise pour prendre en compte les conséquences de cet inexorable pic. Il faut bien avouer que les simples citoyens comme moi n’avaient pas la possibilité d’interférer en quoi que ce soit les décisions politiques, émanant du Dessus : nous n’avions pas notre mot à dire. Et, bien que nous ne puissions pas savoir ce que pensaient ceux du Dessus, il nous semblait qu’ils étaient aveugles à la menace qui se profilait peu à peu. Non pas qu’elle nous était connue, mais il était évident que quelque chose se passait…

Nous n’en sûmes d’ailleurs pas plus. Quiconque analysait les actualités des différentes régions pouvait constater l’augmentation exponentielle des agélasts, mais leur origine était inconnue. La rumeur voulait que la lourdeur ambiante soit d’ailleurs liée à ce phénomène. Je n’étais pas de cet avis, pensant, comme certains chercheurs arcanistes, que leur augmentation aurait dû provoquer une sensation de vide. Je n’avais, certes, pas de connaissances approfondies en arcane magique, mais j’avais entendu parler, par le biais d’arcanistes de mon entourage, de la façon dont les agélasts consumaient l’arcane distillée dans l’air que nous respirions, et comment, à chacun d’entre eux, une quantité importante d’arcane disparaissait. Et pourtant, nous en ressentions les effets inverses sans que je pusse l’expliquer. Étouffés par une saturation de cette arcane, qui pourtant nous était essentielle pour vivre, nul n’osait mettre en cause notre ressource principale pour expliquer ce qui nous arrivait. Pour beaucoup, l’ignorance et le mystère étaient préférables au bouleversement qu’une telle vérité apporterait.

Malgré tout, peu à peu, le peuple prenait conscience de l’extrême gravité de la situation. Livrés à eux-mêmes, les citoyens étaient en proie à une terreur jamais connue. Nous n’avions plus aucune nouvelle de ceux du Dessus : nombre d’entre nous attendaient leur parole comme celle d’un messie, pour entendre la solution miraculeuse à ces phénomènes. Mais, dans tous les domaines de la vie politique, les Dirigeants semblaient nous avoir abandonnés soudainement. Les Sentinelles, véritables voix des Dirigeants, refusaient de parler.

C’est alors que le phénomène s’amplifia considérablement. Nul n’était préparé à endurer un tel déchaînement des éléments. Je fus moi-même témoin, à large distance fort heureusement, d’une déchirure de la terre. Jamais de telles catastrophes ne s’étaient alors produites sur Gælith : tout se mettait à trembler, puis se formait une effroyable faille dans le sol, n’épargnant nul bâtiment, nulle artiris. Leur structure ébréchée, les constructions s’affaissaient brusquement dans un fracas épouvantable. Des milliers de hurlements se joignaient au grondement des débris, représentant autant de vies prises par ces séismes.

La terreur régnait dans les yeux de chacun, la peur de perdre ses proches tenait aux entrailles, et je ne faisais pas exception. Les membres de mon clan vivaient tous dans un seul khori, qui, malgré sa vétusté, était considéré comme notre demeure. Et, de fait de son état, il était bien plus vulnérable face aux ravages mortels que représentaient les séismes. Je craignais beaucoup pour la vie des miens. Il était bien sûr totalement illusoire de penser que je pourrais les protéger d’un tel danger. Je me sentais malgré tout coupable de ne pas pouvoir être à leurs côtés si quelque chose survenait. Malheureusement, je n’y pouvais rien, car j’avais la chance d’avoir un bon travail, qui me permettait de maintenir pour mon clan un confort de vie acceptable, ce qui ne m’autorisait pas à me trouver près des miens. Et, à chaque instant, je redoutais d’apprendre qu’un nouveau séisme avait frappé. Cependant, je constatais que la terreur était commune. Tous n’avaient peut-être pas la crainte de voir s’éteindre un clan dans son intégralité en cas de désastre, mais tous couraient le risque de perdre des proches à tout moment. Les répercussions sur l’économie globale furent bien réelles : la productivité subissait une baisse historique, qu’il serait difficile de surmonter, quand bien même la situation s’améliorerait contre toute attente. Ceci dit, nous n’aurions jamais à nous préoccuper de ça… Car, même les plus optimistes, ou fous, d’entre nous, ne pouvaient nier que le pire pouvait encore arriver, et risquait fort de le faire.

Malgré tout, c’est une nouvelle positive que nous reçûmes. Pas aussi rassurante que nous l’espérions, d’ailleurs. Alors que le moral était au plus bas, que chacun d’entre nous déplorait des pertes, les Sentinelles, qui jusque là étaient restées silencieuses, se mirent soudain à répéter un unique et ultime message :

« Il est demandé à tous les citoyens de se diriger sans plus attendre au nœud de communication de niveau 1 le plus proche. Des instructions supplémentaires seront délivrées sur place. Il s’agit d’un ordre de première priorité. Abandonnez vos postes, et dirigez-vous à votre bouche de transfert. »

Ce message froid claqua soudainement en tous points de la Mégalopole. Partout dans le monde, les gens étaient priés de rejoindre en urgence les plus grands carrefours d’artiris, qui habituellement n’étaient que des points de passage. Ainsi, sommé d’obéir à l’ordre émanant directement du Dessus, je rejoignis ma famille, au sein du khori (j’avais perdu mon travail peu de temps auparavant), et nous partîmes. Le reste du clan devait nous suivre peu de temps après. Ce soudain message attisait les curiosités, parfois même les craintes, mais il était un ordre venant du Dessus, et était la seule chose positive, en ces temps sombres, à laquelle se rattacher.

Alors nous nous mîmes en route, en même temps que d’innombrables hommes et femmes panlithes. Jamais je n’avais vu telle affluence. Je n’avais que peu voyagé, certes, mais cette masse d’individus s’étendant à perte de vue avait quelque chose de redoutablement effroyable. Tous semblaient malgré tout faire preuve d’un calme serein, signe de la confiance totale que nous avions envers ceux du Dessus. Et, lentement, cette masse convergeait vers les artiris pour emprunter les voies de transport rapide. Cela avait pour effet de créer des goulots d’étranglement, ralentissant le flot d’individus. Je patientai nerveusement au milieu de la foule, me rapprochant petit à petit, suivi par ma compagne et mon tout jeune fils, de la file d’entrée de l’artiris. Autour de moi, les conversations trahissaient le stress partagé : on parlait d’incompréhension face à ce message, des récentes catastrophes, ici on pleurait quelque proche perdu, là on pestait contre l’urgence de l’ordre, à cause duquel on avait abandonné à la va-vite son poste ou son domicile. J’interceptai même des dialogues à voix basse osant le critiquer, ou bien remettant en question son authenticité, allant jusqu’à soupçonner un obscur ordre chaotique d’avoir planifié tout cela dans le but de nous détourner de notre travail. Bien entendu, il ne s’agissait que de rumeurs infondées, et résultant sans doute de quelque mauvaise plaisanterie. Pour ma part, j’avançais patiemment dans la file, portant mon enfant dans mes bras. Je gardais confiance en ceux qui décidaient pour nous, bien que la curiosité me poussait à me demander quelle était la raison de ce mouvement.

Tandis que je me perdais à ces réflexions, je regardai en l’air, par pur hasard. Ce que je vis me donna presque la nausée. L’archesphère était d’une couleur répugnante, très sombre, bien loin de la douce lueur mauve, apaisante et limpide. Je n’avais pas ressenti de changement de luminosité, alors j’en conclus que ce nouveau phénomène s’était manifesté progressivement ces derniers temps. J’eus un glacial frisson à observer la noirceur maléfique qui se dégageait du ciel. En observant plus attentivement, je remarquai des sortes de flashs de lumière étouffée au loin, comme si, loin au-dessus de nos têtes, l’air était parcouru de décharges. Cette étrange activité dans l’archesphère m’horrifia. Je fis part de mon désarroi à mes voisins, qui passèrent le mot. Bientôt, tous les regards étaient levés, et la terreur reprenait ses droits. Elle était d’autant plus intense qu’il n’y avait nul lieu d’où on pouvait échapper à une telle vue. J’aperçus des gens évanouis, rattrapés par leurs voisins tentant de les réveiller. D’autres, pris de panique, pensèrent que leur seul échappatoire serait la fuite déraisonnée. Ceux-là avaient sans doute bien des choses à se reprocher, pensais-je ironiquement. Je fus vite ramené à mes esprits, car la foule commençait à se presser et avançait de plus belle. Je fus bousculé à maintes reprises, et séparé de ma compagne, poussé vers l’avant. Malgré mes protestations, personne ne sembla s’intéresser de ce fait. Je continuais à avancer bien malgré moi, et quand j’acceptai enfin de suivre le mouvement, ancré dans l’idée de la retrouver dès la sortie de l’artiris – J’étais bien sot d’imaginer que le nombre de personnes serait moins important là-bas -, j’étais déjà à l’entrée de la paroi. Aucun répit ne me fut donné, et, poussé par la foule, je tombai dans le flux bouillonnant d’arcane, mon fils fermement blotti dans mes bras, pour être emporté à une vitesse folle dans ce torrent.

Autour de moi, je voyais défiler par les parois translucides le paysage de notre monde, Gælith, en proie à des phénomènes monstrueux. Rapidement, je pris de la hauteur par rapport à la cité, et, sans dépasser les hauts bâtiments, je survolais, dans l’artiris, les bas-quartiers et les khoris. En levant les yeux, je vis, plus nette que jamais, la couleur menaçante du ciel, zébré de lumières vives. Un grondement sourd se faisait entendre, semblant provenir de toutes directions simultanément. Et le paysage ne reflétait à mes yeux qu’horreur intense et implacable. La destruction était bien plus importante que ce que j’avais perçu jusqu’alors. La ville était en plein mouvement, les flots de mes concitoyens panlithes se dirigeaient inexorablement, tels des ruisseaux luminescents, vers les entrées d’artiris. Je ressentais de nombreuses présences au cœur de l’artiris, toutes interconnectées au réseau, et se dirigeant vers un même point. Séparée du torrent d’arcane dans lequel je flottais à toute vitesse par une membrane translucide, qui m’apportais un doux sentiment de sécurité face au chaos qui se déroulait en extérieur, la peur et la destruction étaient omniprésentes, tant dans les mouvements frénétiques des panlithes en fuite que dans les formes disgracieuses des tours brisées. Soudain, devant mes yeux, un agélast frappa. Le temps sembla s’arrêter tandis que j’observais, impuissant, cette monstrueuse déflagration d’arcane. Tout d’abord, une colonne d’air s’assombrit subitement, au point de devenir parfaitement opaque, plongeant les alentours dans l’obscurité. Je sentis alors une froideur intense, et, si cet instant avait duré plus d’une fraction d’arc, j’aurais certainement ressenti un brusque étouffement. Malheureusement, il ne s’agissait que d’un prélude à la destruction. Car, au même moment où je me rendais compte de ce qu’il se passait, la déflagration arriva. Elle sembla apparaître de nulle part, dévorant littéralement tout ce qui se trouvait sous son passage. Une immense colonne, bien plus haute que les longues tours cristallines qui l’entouraient, constituée d’un feu d’arcane comme je n’en avais jamais vu, se déversa sur les maisons, tours et jardins artificiels. La puissance pure de la catastrophe fit s’ébranler le canal d’artiris dans lequel je circulais. La souplesse des matériaux permit à celui-ci de tenir le coup, du moins le pensais-je initialement. Car, et alors que, passé la première déflagration, l’agélast crépitait de façon inquiétante et se propageait dans l’air par de menaçants arcs d’énergie, j’entendis, loin derrière moi, un bris atroce. Aussitôt je compris que mon canal s’était rompu. Reprenant mes esprits, et ne pensant qu’à m’éloigner de cet agélast, qui sinon me dévorerait bientôt, je me reconcentrai sur le torrent d’arcane, qui commençait à s’écouler par la faille ainsi créée. Il me fallait impérativement lutter contre le courant, pour avancer coûte que coûte, et rejoindre au plus vite un croisement, où un nouveau flux pourrait me redonner de la vitesse. Je serrais toujours de toutes mes forces mon fils dans mes bras, au point qu’il montrait des signes d’étouffement. Paniqué, je desserrai mon étreinte, soucieux malgré tout de ne pas le lâcher dans le torrent. Mais la préoccupation première était notre survie, à nous deux. Je repensai à ma compagne, restée derrière, et une vision catastrophique s’imposa à moi : et si elle n’avait pu traverser ? Si la rupture du tuyau l’avait bloquée, ou pire, l’avait précipitée dans le vide, où elle n’aurait connu que la mort ? Ces pensées m’envahirent, tel un liquide glacé s’immisçant au plus profond de mon corps. Je l’avais laissée en arrière, et ainsi signé sa perte. J’aurais pu alors m’abandonner au désespoir, me laisser couler, suivant le cours du torrent, pour finir probablement de la même façon qu’elle, écrasé au sol… Mais ce ne fut pas le cas. Le profond instinct de survie fut infiniment plus fort, et je mobilisai toute ma volonté pour plier à mon désir le cours d’arcane. Ce n’était pas un exploit en soi, mais mon peuple avait perdu l’habitude de maîtriser ces énergies magiques. J’usai ainsi de tout mon pouvoir pour inverser le flot, nous permettant, à mon fils et moi-même, de reprendre notre route. Après quoi, je fus saisi d’une douleur fulgurante sur le haut de ma tête, au niveau de l’arclé, point de liaison entre mon corps et l’arcane. Le déploiement d’une telle force m’avait épuisé, et je m’évanouis, toujours porté par les flots arcaniques, sans pouvoir me diriger…

Je ne saurais estimer le temps pendant lequel je restai inconscient, mais lorsque je me réveillai, j’étais sorti de l’artiris. Alors que je reprenais mes esprits, ma première pensée alla à mon fils : où était-il, et surtout où étais-je, et comment m’en étais-je sorti ? Car sans contrôle arcanique pour me diriger dans l’artiris, je pouvais bien avoir dérivé indéfiniment dans le flux. C’est alors que je remarquai un panlithe qui m’était inconnu, penché au-dessus de ma tête. Encore faible, je distinguai difficilement ces quelques mots :

« Hé, vous allez bien ? Je vous ai trouvé dans les tuyaux, à la dérive. Je vous ai porté jusqu’à la sortie.
— Où est mon fils ? Je le tenais dans mes bras, où est-il ?, grommelais-je.
— J’ai pu le récupérer lui aussi. Il est allongé à côté de vous. Nous sommes dans une bâtisse abandonnée, tout près d’un nœud de communication. Je suis médecin, au fait. Dites-moi, la gratitude n’est pas votre fort, non ? »

Je toisai l’individu sans répondre. J’étais probablement trop groggy pour lui témoigner de bonnes manières. Au fur et à mesure que je reprenais conscience, je me rendis compte que j’étais effectivement allongé au sol, dans un bâtiment aux murs fissurés, et que mon fils était couché à ma droite, recroquevillé et inconscient. Je le saisis dans mes bras, cherchant à le réveiller.

« Il semble en bonne santé. Bien plus que vous, d’ailleurs. Vous montrez un état d’épuisement anormal. Que vous est-il arrivé ?
— Nous avons eu un incident en chemin. Un agélast — le visage du médecin se crispa en entendant ce mot — a frappé. Il a brisé l’artiris. Je crois… je crois que ma compagne était de l’autre côté… du mauvais côté. Bon sang, puisse Drëmathos rendre justice, pourquoi cela est-il arrivé ?
— Vous pensez réellement que Drëmathos peut y changer quelque chose ? Ce qui importe maintenant, c’est que ce sont les Dirigeants qui nous apportent le salut.
— Que voulez-vous dire ? Je ne sais même pas pourquoi nous sommes là…
— Quoi, on ne vous a rien expliqué ? — il m’examina longuement avant de continuer —  Vu votre dégaine, vous devez venir d’un khori, je me trompe ? Bref, ils n’ont pas pris la peine d’expliquer les raisons, continua-t-il, avant de se diriger vers une lucarne, d’où filtrait une faible lumière. Avant que vous vous réveilliez, j’ai pu entendre des nouvelles : le Dessus a créé des portails pour évacuer la population. Ces trucs sont immenses, je n’ai jamais vu ça. Tout le monde doit y entrer, et il paraît qu’on sera sauvés de l’autre côté.
— (je me relevai, assailli par un mal de tête) Attendez, vous avez dit « évacuer » ? Vous plaisantez ? On va partir, comme ça, sans rien ? Sans même savoir si ma compagne est vivante ? (je bafouillais, cherchant des raisons de m’emporter contre cette décision visiblement irréfléchie)
— Par Hazzint, ouvrez les yeux ! Est-ce que tout ce qui se passe vous a réellement échappé ? Ne voyez-vous pas que le seul futur qui nous attend ici, c’est la destruction ? Le monde est en train de mourir, nous devons partir pour sauver le plus de monde possible. C’est ainsi. «

Le médecin s’était retourné vers moi, et avait crié ces derniers mots. Il n’y avait nul besoin d’être médecin pour lire la peur dans son regard.

« Vous pouvez vous lever ? Nous devons y aller, tout de suite. Je ne veux pas mourir bêtement pour vous avoir sauvé la vie ! Portez votre gosse, on ne peut pas attendre qu’il finisse sa sieste. Allons-y. »

Acquiesçant, je pris mon fils dans mes bras, et suivis celui qui nous avait sauvés, à regret, aurait-on dit. Il était visiblement très nerveux, et je m’inquiétai de la façon dont il avait pu nous porter secours. Si tel était son attachement au bien-être de ses semblables, j’espérai qu’il n’ait pas fait de mal à mon enfant. Quoi qu’il put en être, il représentait notre guide à ce moment. Nous sortîmes de la bâtisse aux murs fissurés qui nous avait abrités, et le spectacle qui s’offrit à moi me stupéfia. Je repensai immédiatement à la vision de l’impressionnant attroupement d’hommes et femmes panlithes autour de la bouche d’entrée de l’artiris, mais, si elle était comparable à celle-ci, ça l’était à bien plus grande échelle. Car, où que se posait mon regard, je ne voyais que le rayonnement violacé qui émanait de la peau de mes semblables. J’aurais été dans l’incapacité de déterminer combien d’individus pouvaient se tenir là, serrés les uns contre les autres, attendant leur tour pour fuir ce monde qui avait toujours été le nôtre, et qui aujourd’hui mourait. En regardant autour de moi, je remarquai que pas une voie n’était saturée de monde, et que, quelle que soient leurs origines ou leur rang, les panlithes étaient aujourd’hui sur un pied d’égalité devant leur seule chance de survie. Le médecin me somma alors de m’insérer dans la foule, et commença à jouer des coudes pour avancer plus vite. Je décidai de le suivre dans sa lancée, préférant m’en sortir rapidement. Scrutant la foule, je me pris à imaginer que ma femme se trouverait parmi ces gens, me cherchant elle aussi. Mais, si elle avait pu survivre, il aurait été irrationnel de penser que nous pourrions nous retrouver à un tel moment. Pour l’heure, mon désir le plus cher était de protéger mon fils.

Malgré la densité de la foule, je me surpris à pouvoir avancer bien plus rapidement que ceux qui m’entouraient. Sans doute dû à mon improbable sauveur, qui, au-devant de nous, n’hésitait plus à bousculer brutalement ceux qui étaient sur son passage. Son comportement m’étonnait de plus en plus. Je repensai à la peur qu’avait trahi son regard quelques arcans plus tôt, et la terreur m’envahit à mon tour : ses paroles, que j’avais un temps refusé d’admettre, s’imposaient maintenant à moi. C’était vrai. Gælith mourait véritablement. L’arcane qui composait sa terre et son air se décomposait peu à peu, et était arrivée à un stade où elle ne pouvait plus soutenir la structure du monde. Et nous allions bientôt partager son destin. C’est du moins ce qui aurait du se passer, si nous n’avions pas cet échappatoire inespéré. Je ne l’avais d’abord pas vu à cause de l’opacité inquiétante de l’air, mais il se posait maintenant devant moi, atteignant des hauteurs inimaginables, rivalisant avec les bâtiments alentours : une structure en voûte, d’une largeur à sa base capable de faire tenir une bonne centaine de panlithes côte à côte, soutenue par d’épais filins cristallins reliés aux immeubles. La structure en elle-même était d’une matière indéfinissable, d’une profonde couleur noire, parsemée de symboles luminescents sur toute sa surface. Mais ce qui me coupa le souffle, fut l’intérieur même du portail. L’ouverture de l’arche semblait recouverte d’une membrane opaque et mouvante, ne représentant rien de ce qu’aucun panlithe n’avait connu. Elle laissait apercevoir à la fois de monstrueuses flammes arcaniques, mais également un vide immense, dont l’idée glaçait les entrailles. Je fus répugné à l’idée de devoir la traverser, mais j’entendis des voix au loin, des voix de Sentinelles, amplifiées magiquement :

« N’ayez crainte, le Portail Mega n’est pas un danger ! Il vous emmènera en lieu sûr. Soyez assurés que nus nous engageons à vous faire parvenir l’intégralité de vos biens une fois que vous serez passés de l’autre côté. Il vous suffira de vous manifester auprès d’une Sentinelle pour retrouver ce que vous avez perdu ici. Nous maîtrisons la situation, ne vous en faites pas. Nous vous demandons d’avancer au rythme de vos voisins. Ne vous bousculez pas. Tout le monde aura le temps de passer, nous le garantissons. Soyez patients, et gardez votre calme.
— C’EST FAUX ! »

Une pierre s’abattit sur la Sentinelle la plus proche de moi, bientôt suivie par plusieurs autres. J’aperçus, se tenant sur un monticule de gravats, quelques panlithes, plutôt jeunes, armés de débris de roches qu’ils lançaient en direction du messager. Celui qui venait de s’écrier prit la parole, s’adressant à son tour à la population :

« N’écoutez pas ces traîtres ! Ils mentent ! Ils n’ont pas idée de ce qu’ils font de vous ! En réalité, nous allons à un destin bien pire en franchissant cette abomination ! — il jura, avant de reprendre — Ouvrez les yeux, comment pouvez-vous ignorer que tout ce qui nous arrive leur incombe exclusivement ? En réalité, je vous le dis, leur but est de nous tuer tous ! Ils nous jettent dans ces monstres, cherchant à réaliser quelque rituel interdit ! N’entrez surtout pas là-dedans, vous m’entendez ? »

Il lança la pierre qu’il tenait dans la main, qui atteignit sur le visage du messager. Celui-ci cracha une gerbe de fluide, puis généra autour de lui une sphère protectrice, sur laquelle rebondirent les autres projectiles. Je me désintéressai de cet incident, ne prêtant pas crédit aux délires de cette bande de vandales. Cependant, tout le monde n’était pas de mon avis. Certains autour de moi commencèrent à évoquer des rumeurs de complot, dont il auraient entendu parler, souvent de source « parfaitement sûre ». Un vent de crainte commença à balayer la foule, tandis que les agresseurs scandaient leur propagande, intimant aux honnêtes gens de fuir. Comme s’il fallait préférer une mort certaine à ce portail. Je maugréai mon mépris face à leur stupide action, tandis que je continuais d’avancer. De près, le portail était encore plus impressionnant. La membrane, qui pourtant n’était qu’à quelques pas, semblait malgré tout toujours aussi lointaine. La nébuleuse de flammes éthérées était tout bonnement terrifiante, mais je résolus à ne pas laisser la frayeur m’arrêter si près de la délivrance. Au seuil du portail, plusieurs personnes s’étaient arrêtées, médusées. L’une d’elles se trouvait juste devant moi, une vieille femme tremblotante, tétanisée par la vision qui s’offrait à elle. Pris d’un accès de colère, motivé par un instinct tenace de survie, tel que celui qui avait sans doute porté le médecin un peu plus tôt, je poussai brusquement, d’un coup d’épaule, la femme en avant, au travers du portail. Celle-ci trébucha, et disparut au travers de la membrane, laissant apparaître une légère onde à sa surface. Autour de moi, les regards étaient horrifiés, passant de l’endroit où cette femme avait disparu à mon visage, déformé par la colère, et surtout horrifié par ce que celle-ci m’avait fait faire. Je portais toujours mon fils contre moi. Rassemblant mon courage, je baissai la tête, et traversai le portail. Mes pensées allaient toutes à mon fils, vieux d’à peine deux odes, espérant de toutes mes forces qu’une vie meilleure l’attendrait de l’autre côté, qu’il serait sain et sauf.

Je n’avais pas pensé que c’est moi qu’il aurait fallu protéger…


Howto : menacer convenablement un blogueur

Tue, 06 Dec 2011 00:04:41 +0000 - (source)

Bienvenue, jeune lecteur. Tu viens de lire un billet particulièrement révoltant d’un blogueur quelconque, qui a par exemple l’outrecuidance de parler de quelque chose que tu ne comprends pas. N’aie crainte, je comprend ton épouvantable souffrance. Ce blogueur a commis une faute, et doit comprendre par tous les moyens nécessaires que la liberté de chacun s’arrête là où commence celle des autres. En l’occurrence, la liberté d’expression d’un pauvre type ne doit pas empiéter sur ta liberté de lire ce que tu veux. Et, en tant que bon citoyen des interwebz, il est naturel d’utiliser les outils que t’offre le Net pour réparer cette injustice : tu vas insulter et menacer ce blogueur sous couvert d’anonymat (parce que si on te retrouve, tu te feras gronder par tes parents).

Comment lui dire ?

Dans bien des cas de communication, on aurait tendance à privilégier le contenu du message sur son mode d’envoi. Mais pas ici, n’oublions pas que l’on s’apprête à envoyer quelque chose de profondément lâche, bête et non constructif. Au contraire, le sentiment de puissance apporté par le relatif anonymat obtenu a un énorme impact sur la quantité de menaces qu’on se permettra de proférer. Avant toute chose, un minimum de veille technologique s’impose : il convient de rechercher un moyen d’envoyer un e-mail anonymement. Ouvre donc ton moteur de recherche préféré, puis effectue ta recherche, en prenant soin de ne pas te faire démasquer à ce stade peu avancé de ton plan machiavélique :

Une recherche pertinente et discrète

« Achat macbook par transporteur d'angleterre - Escrocs du Net » ? Seems legit.

Une connaissance approfondie des usages d’Internet nous poussera tout naturellement à nous intéresser au troisième lien. Celui-ci nous apprend que pour envoyer un mail anonyme, la meilleure méthode est de changer l’adresse MAC de sa carte réseau, de squatter un hotspot, tel que celui d’une grande chaîne de malbouffe, et… c’est tout. Bon, soit : tu enverras un mail de ton webmail, avec ton adresse usuelle, mais aie confiance, tu seras parfaitement anonyme. Cet anonymat nous permettra de rédiger une missive suffisamment agressive pour couper l’envie à ce blogueur de perpétuer ses crimes à coup sûr.

Hacker chinois

Un ninja hacker chinois du FBI. On le reconnaît facilement au signe formé par sa main, qu’on retrouve dans un épisode de Naruto

L’étude préliminaire

Ce blogueur est connu, ce qui est logique, sinon tu n’aurais pas lu son blog. Il reçoit vraisemblablement quantité de messages de ses lecteurs, tenant à porter à sa considérations des photos d’eux dévêtus. Soyons francs, parmi tout ça, tu as très peu de chances que ton mail soit lu. Il est donc important de savoir accrocher le regard de ta cible en une fraction de seconde. Un certain nombre de moyens sont bons, mais dans notre cas, il est une technique qui a fait ses preuves : fais-lui comprendre que tu sais tout de lui, et ce dès le sujet du message. Par exemple, apostrophe-le par son prénom. C’est très bien, ça. Les gens se croient anonymes sur Internet, leur rappeler que tu connais leur prénom est un excellent moyen de pression. Le blogueur n’aura pas d’autre choix que de lire ton mail. À ce moment, il craindra déjà peut-être qu’il s’agit d’une demande de rançon pour sa chaussette gauche, disparue la veille dans d’inquiétantes circonstances. Mais alors, il se pose une question primordiale : comment obtenir une information aussi personnelle sur ta cible ? Je ne préfère pas détailler les méthodes en public, car il s’agit essentiellement de techniques de hackers chinois, transmises de générations en générations dans des dojos. Sache tout de même qu’une maîtrise suffisante de l’art de la recherche web peut déjà ouvrir les portes de connaissances interdites, pour peu que tu en sois digne.

Admettons donc que nous ayons obtenu, non sans mal, le prénom de notre cible. Mieux, nous savons dans quelle ville il habite (après avoir soigneusement étudié le whois de son nom de domaine). N’aie crainte, cher lecteur, nous n’allons pas nous rendre chez lui pour lui dire la vérité en face, cela nécessiterait bien trop de courage, et si nous en sommes là, c’est que tu n’en as pas assez. Ne prend pas ça mal, c’est bien de savoir l’admettre. Non, nous allons nous servir de cette information cruciale pour cultiver la crainte chez notre victime. Elle se sentira immédiatement traquée, aura vraisemblablement comme réflexe de fermer ses rideaux d’un air crispé, avant de jeter un œil pour vérifier qu’on ne l’observe pas. Tu as d’ores et déjà réussi ton coup : ce pauvre bougre ignore qui tu es, où tu es, et ce que tu sais de lui. Il lira chaque ligne avec plus d’appréhension, par crainte d’y trouver son numéro de compte bancaire ou la note de son dernier repas dans un restaurant de luxe (n’oublions pas que c’est un blogueur célèbre, donc riche). Ne néglige en aucun cas cette peur. C’est le but même du mail : c’est tout un art de savoir la manipuler, jouer avec, la distiller peu à peu, puis faire perdre tout contrôle par une information inattendue. C’est pour cela qu’il est si important de connaître ta cible. Met à profit ton statut de collégien qui t’autorise suffisamment de temps libre pour te renseigner à loisir sur cette personne, qui mérite sans nul doute ces efforts pour lui nuire.

Le contenu en lui-même

Je l’ai déjà dit, et je le répéterai autant de fois que nécessaire, il faut savoir jouer avec la peur de ta cible. Je ne te cacherai pas que c’est tout un art, qui nécessite un entraînement rigoureux et régulier. Je ne peux donc que te conseiller de t’entraîner sur de plus petits blogueurs, qui se sentiront par la même occasion flattés de susciter l’intérêt d’un rageux. C’est donnant-donnant, le communautarisme du Jean-Kevin de base, en quelque sorte.

En tout cas, tu sais déjà comment choisir le sujet de ton message. Insères-y le prénom si chèrement obtenu. Mais ça ne suffira pas, il faut également donner une raison de lire. Attaquer immédiatement par une insulte, ou une menace directe, est une mauvaise idée. La peur n’aura pas pris, et le mail finira à la poubelle sans jamais avoir été ouvert. Non, préfère une approche plus subtile, tout en laissant comprendre à ta victime qu’elle laissera des larmes dans la lecture du message, mais en lui donnant tout de même envie d’en savoir plus. Voici quelques exemples : « Teuteberge, à ta place je lirais ça rapidement », « Reynald-Richard, tu vas tout perdre », « Ta famille va bien, Gertrude ? Tu en es sûre ? ». L’accroche est l’un des points critiques du projet, c’est elle qui conditionne la lecture du mail. Si elle passe, il y a de très grandes chances pour que le mail soit ensuite lu en entier. Mais il ne faut surtout pas se reposer sur ses lauriers, car l’objectif réel reste à atteindre : il faut faire peur, intimider, pour obtenir l’arrêt ou la suppression du blog. Pour cela, nous avons 3 armes principales :

Gardons en tête que ce ne sont là que des exemples. L’intimidation est un art à part entière, et il serait insultant de prétendre en faire le tour dans un simple billet. Je ne peux que conseiller de s’entraîner en suivant ces quelques conseils, afin de contribuer à rendre la société meilleure en la débarrassant des menaces trop simples et peu crédibles.


The pirate framework

Sun, 27 Nov 2011 22:55:45 +0000 - (source)

Ce billet répond à ceux de Tornade et Cabusar, au sujet d’une idée évoquée à la fin de mon précédent article, à savoir la réflexion de ce qu’aurait du être un truc adressé à ceux qui se lèvent aujourd’hui contre les monopoles de pouvoir, indignés de tous poils et pirates d’eau douce.Tornade, Cabusar, mais également Paul, Numendil et autres avons entamé des réflexions sérieuses à ce sujet.

Plutôt que de répondre point par point aux 2 articles précités, je vais plutôt donner mon point de vue brut. Depuis quelques semaines, les idées de chacun sont discutées et reprises pour imaginer une structure qui fonctionne.

Tout d’abord, partons d’une réflexion. Je l’ai essentiellement faite dans le dernier billet, et elle se résume à dire que le Parti Pirate, partant d’un bon fond, ne fonctionne pas, essentiellement à cause d’une structure mal pensée et conçue, trop vulnérable aux récupérations par des personnes (précisément ce qu’il s’est passé avec Maxime). Également, une verticalité étouffante faisant que seule une poignée de personnes s’investissait, travaillait, etc… En parallèle, des sections locales tentaient de se monter (la seule réellement active étant celle ayant fait le choix de ne pas reconnaître l’autorité du parti), sans aucune aide du CAP autre que des déclarations (promesses politiques ?) bien vides.

Participer à la création d’un hackerspace m’aura fait prendre l’importance d’un mot, et de son caractère indispensable dans tout projet sérieux : le fun. Il en faut, impérativement, sans quoi aucune motivation ne dure longtemps. Ça passe notamment par le fait de rencontrer les gens, de boire avec eux. C’est loin d’être évident pour un moussaillon décentralisé dans sa pauvre ville de boire avec les parisiens, et même démotivant de se sentir à l’écart. Ce qui pousse naturellement à moins s’impliquer, pour le résultat qu’on connaît.

Un autre point à garder en tête est que dans le monde, chacun a ses opinions propres. Fédérer du monde sous une bannière unique permet certes de donner plus de force à des idées, mais impose également un consensus (dans le meilleur des cas) sur tout le reste. Pour le Parti Pirate par exemple, qui s’est toujours défendu sur le papier de n’être ni de gauche ni de droite, voter un programme large aura de fait donné une direction globale que tous les adhérents ne souhaitent pas défendre, loin de là. Étant donné que naturellement, il soit composé en majorité de membres de sensibilité de gauche (malgré tout le mal que je pense de cette distinction idéologique peu fiable), il est inutile de préciser que des membres ont été déçus de l’orientation qui correspond de moins en moins à leurs idées personnelles, mais qui leur est imposée. Est-il réellement nécessaire d’élargir à ce point le programme ? C’est essentiellement une question d’objectifs.

Que cherche-t-on ?

C’est une question essentielle. Si on posait la question aux dirigeants actuels du Parti Pirate, ils répondraient sans doute « à être un parti reconnu ». Paul a répondu à cette question « à défendre l’idée d’une politique nouvelle et les idées de défense des individus ». Quant à moi, j’aurai encore une réponse différente : « à faire prendre conscience aux citoyens qu’ils ont le pouvoir ». Je suis conscient que c’est un but assez idéaliste et peu concret. Mais l’intérêt des discussions est justement de confronter tout ça. Bien sûr, pour le Parti Pirate, cela correspond à son objectif de chercher à élargir son programme, tout comme rester sourd à la grogne de sa communauté : peu importe le fait d’être irréprochables, d’appliquer des idéaux, seule compte l’efficacité, la candidature d’un maximum de membres aux législatives (mais n’aurait-on pas oublié que les membres en question sont ceux que l’on n’écoute plus ?) afin de peser le plus lourd possible dans les médias (la probabilité d’être élue, tout comme de simplement recueillir un financement public, étant négligeables). Mais à quoi bon cette efficacité si l’esprit du parti est sacrifié ?

Ma réponse est « à rien ». Je ne pense tout simplement pas que cette orientation soit ce que les indignés (au sens large du terme) recherchent. Dans l’autre sens, l’idée de défendre avant tout les idées est, évidemment, peu efficace dans ce système, conçu pour ne laisser la place qu’au bipartisme, et considérant qu’une alternance de camp tous les 5 ou 10 ans est suffisante pour satisfaire le peuple. En particulier mon idée personnelle est un travail à très long terme. Tout dépend, encore une fois, de ce qu’on veut. Veut-on viser les élections législatives ? Se faire connaître par tous les moyens ? Parvenir à être un parti officiel en continuant de prioriser les idées sur l’administratif ? Pour moi, il ne faut pas griller les étapes. C’est très long, avec peu de succès visibles, mais la précipitation est vouée à l’échec.

C’est pourquoi je privilégierais une non-structure : pas de parti, pas de programme défini, pas d’objectif électoral, mais un énorme effort pour intéresser (ou réintéresser) les gens à la politique, quel que soit leur bord. Je trouve extrêmement important de garder à l’esprit que les gens ont tous des opinions différentes, et que plus on cherchera à imposer une idée commune à beaucoup de gens, plus on en décevra. Par ailleurs, si on est dans un contexte d’élections locales, quelle importance d’être d’accord avec son voisin d’une autre région ? Chacun peut librement défendre ses idées, et la cohabitation est possible. C’est le cas pour beaucoup d’élections : globalement, je ne pense pas qu’il y ait besoin d’un consensus national sur tout et n’importe quoi : il est important de respecter la richesse qui provient de la différence d’opinions. Mais même parler d’élections est irréaliste alors qu’on parle de « simplement » remotiver les gens. J’ai précédemment dit que beaucoup de citoyens ne croyaient plus en la politique, surtout les jeunes, qui veulent de moins en moins voter, c’est quelque chose de très grave pour une démocratie. Il faut donc prioritairement rappeler aux gens qu’ils sont des citoyens, et non une ressource à disposition des dirigeants. La chose la plus élémentaire pour ça est de les inviter à parler. Pas sur un forum unique sur le web, où ils se confronteront aux opinions de tout le monde. Simplement entre amis, dans des soirées, autour d’un verre. C’est extrêmement important, n’oublions pas le fun. Ça rapproche, ça rappelle qu’on n’est pas seul à avoir cette opinion, ça permet aussi de se mettre d’accord bien plus facilement que sur le web avec des pseudo-inconnus et avec la froideur des paroles écrites. Discuter, se plaindre ensemble de ce qui ne va pas, que ce soit au niveau local, national ou autre. Se demander pourquoi ça ne va pas, et comment ça pourrait aller mieux. Mais surtout ne pas chercher à formaliser ces réunions, il faut seulement les faciliter. Le reste est, et doit surtout rester, naturel. C’est comme ça que les gens s’indigneront, d’abord dans leur salon, puis, sachant que leurs amis partagent leurs idées, décideront de s’impliquer, ou pas. Mais la possibilité leur sera permise, et ils le sauront.

L’idée devrait commencer à vous apparaître. Je ne veux absolument rien imposer, rien décider, et je pense que nul ne le devrait. C’est aux gens de se rapproprier la politique, pas à moi (ou autre) de construire un bidule et de me servir des gens pour le faire fonctionner. Je serais heureux de réussir à faire discuter ainsi des gens à l’opinion farouchement opposée à la mienne, et je les aiderai du mieux possible, indistinctement. C’est l’un des concepts du Parti Pirate qui est réutilisé ici : se servir des innovations des nouvelles technologies pour améliorer la société. Ici, on parle des licences libres, qui permettent la réutilisation du travail, peu importe la finalité. Il est donc question de favoriser l’échange, non plus de musique ou de films comme l’a fait le PP, mais d’idées, et plus nécessairement sur Internet mais entre amis ou connaissances.

Dans le concret, il ne s’agirait d’aucune façon d’un fork du Parti Pirate, comme beaucoup l’ont pensé. Parce que ce n’est ni un fork, ni un parti, ni pirate. Bien que sur le dernier point, je pense que mes « camarades comploteurs » émettront des réserves. J’aurais tendance à vouloir partir sur un projet parfaitement neutre, laissant la multitude de « nœuds » (groupes de gens/amis réunis pour discuter de politique) travailler leurs avis, leurs revendications. Mais il me semble plus cohérent de partir sur un socle extrêmement réduit d’idées communes. Absolument pas des idées économiques, sociales ou autres, seulement la volonté de changer le système politique pour favoriser les citoyens au lieu d’une poignée de politiciens et des grands patrons. Mais l’idée de se reposer sur un petit socle de valeurs communes apportées par une poignée de personnes est sensible, et je préfère que le point soit discuté en profondeur.

Voilà donc pourquoi je parle d’un framework dans le titre. Le terme « pirate » est d’ailleurs sans rapport, et se réfère essentiellement à l’historique de la majorité des membres qui ont réfléchi à ça. Je ne pense pas que garder un tel terme soit une bonne idée, à la fois au vu de sa réputation en France, mais également par le fait que permettre à des gens à s’intéresser à la politique et défendre une nouvelle forme de gouvernance n’a strictement rien de « pirate ». Le framework, donc, désigne l’ensemble des documentations et outils que nous fournirions à quiconque souhaite concrétiser ces discussions, par exemple par le biais d’un blog, de listes de diffusion, le tout dédié à chaque groupe, et non une centralisation des communications… L’idée est également de favoriser la discussion de « nœuds » ainsi formés, et leur évolution. Là-dedans, les quelques joyeux trublions citées au-dessus et moi-même n’aurions qu’un rôle de maintenance technique de ces outils, et de rédaction de toute la documentation nécessaire (indiquant comment créer une association, comment gérer un blog, les moyens de s’impliquer en politique, des conseils de communication…)

Et ensuite ?

J’anticipe l’éventuel succès de cette opération, par le fait que des groupes se forment, s’impliquent, que ce soit en bloguant, en discutant avec leurs élus, en effectuant des actions, en se présentant à des élections… À un moment ou à un autre, il sera nécessaire d’avoir quelque chose de plus gros pour continuer d’aider tout ça. Toujours dans l’optique de défendre un socle de valeurs communes, le regroupement sera envisageable. Si je n’en parle qu’à cette étape, c’est qu’à ce moment, les groupes existeront, auront appris à fonctionner en autonomie, sans reconnaître de chefs. Ils pourront se regrouper au sein d’une fédération, qui jouera le rôle de bannière commune, sur un certain nombre de points. L’importance de cette fédération sera naturellement faible, étant donné que l’intelligence se sera installée en « périphérie » (dans les groupes de tailles réduites, constitués essentiellement de personnes se connaissant, et ayant donc une cohésion plus forte), ce qui est encore une inspiration des nouvelles technologies appliquée à la société. Il faut d’emblée préciser que cette fédération n’aurait aucun pouvoir, aucun membre directement (seulement des membres des groupes distincts), n’aurait pas d’identité propre (ce qui est le principe d’une fédération, mais il vaut mieux le répéter). Son rôle pourrait d’être la structure centralisée qui bénéficierait du statut de parti agréé si jamais il y en a le besoin, ou de favoriser la communication des groupes sous un nom commun.

Un point qui a été abordé, qui me semble absolument indispensable de préciser, est que les quelques gus initiateurs du mouvement (dont moi, donc) seraient tenus de démissionner de leur éventuel poste, quel qu’il soit, après une période donnée (correspondant au lancement effectif du machin) et seraient inéligibles pendant suffisamment longtemps pour éviter qu’ils ne prennent le contrôle du machin. Il est important de comprendre les erreurs du Parti Pirate et de réfléchir à la suite en se prémunissant des problèmes qui l’ont fait échouer, tout en garantissant la défense les valeurs clés (fonctionnement horizontal géré uniquement au niveau local).

Enfin, j’aimerais revenir sur un élément avancé par Tornade dans son billet :

- J’en reviens à mon idée de Conseil Constitutionnel : Il serait composé de nous 3 ( Paul, Gordon et moi-même) + des volontaires. Il se mettrait en marche lorsque les débats ne permettent pas de trouver un consensus. Nous apporterions notre vision / notre avis sur le sujet et peut-être servir d’arbitre en cas de conflit.
Nous n’avons pas la science infuse mais de l’expérience et ça peut aider à débloquer des situations tendues.

Je suis farouchement contre cette idée. Les « membres fondateurs » du truc, quel qu’il soit, devront avoir le moins d’impact possible. Ça ne doit en aucun cas être une initiative qui mette en avant des personnes, car les dérives seraient alors inévitables. La solution de développer un tas de groupes verra vraisemblablement se développer des personnalités plus « dirigeantes » que les autres, c’est la vie. Mais elles seront peut-être leaders de leur groupe, sans que ça ait un impact sur les autres. En développant massivement les « nœuds », on devrait éviter la montée d’un chef global, chaque groupe continuera de fonctionner comme il l’entend, en autonomie. Et surtout, il faudra faire de gros efforts pour ne pas chercher de consensus à tout, mais de respecter les divergences d’opinion et de les laisser cohabiter en paix.

Voilà pour ce que j’ai à en dire. Il serait intéressant d’avoir la vision détaillée des autres participants, et de quiconque souhaite s’y mettre aussi. Il est impossible de nier que ce sont des personnes, et non seulement des idées brutes, qui cherchent à mettre ça en place, et je pense que la plus grande transparence et honnêteté de ces personnes est un bon point pour permettre de déployer quelque chose de fonctionnel et neutre.

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